Poussés par des motifs économiques et religieux,
les Portugais, s’emparant de Ceuta dès 1415, menèrent à partir du 15ème
siècle une politique d’expansion maritime. Afonso de Albuquerque
militaire, navigateur, explorateur et administrateur fut un des grands
acteurs de cette aventure coloniale : gouverneur des Indes portugaises
de 1509 à 1515, il fondit en 7 ans un Empire (une série de comptoirs
protégés par des forteresses) allant du golfe Persique jusqu’à la mer
de Chine. Il fut avant tout un guerrier surnommé le Terrible, le Grand, le César de l'Orient,
le Lion de
la mer
et le Mars portugais.
Il naquit en 1453 à Alhandra, village situé près
de Lisbonne. Issu d’une famille noble, il fut admis à la cour du roi
Afonso V, fréquenta le prince João et reçut un enseignement et une
instruction militaire solides. En 1471 il participa à la prise des
ports de Tanger et d’Asilah, en 1476 à une campagne militaire en
Castille et en 1480 à l’expédition venue aider Otrante assiégée par les
Turcs.
Le nouveau roi Joao II le nomma chef écuyer en
1481 et officier de sa garde en 1490. Entre-temps on le retrouve en
garnison dans les présides marocains de Larache et d’Asilah. Ensuite on
pense qu’il dut naviguer.
La conquête
des comptoirs de l'océan Indien.
Le commerce des épices et des autres marchandises
précieuses d’Asie était aux mains des communautés musulmanes implantées
sur les côtes d’Afrique Orientale et de l’Inde occidentale. Leur
redistribution en Europe était dans celles des Vénitiens. Les
Portugais voulurent supplanter les uns et les autres : à partir de 1497
ils lancèrent, en direction de l’océan Indien, des expéditions
maritimes connues sous le nom d’armadas. Leur mission était triple :
rapporter des épices, reconnaître des terres, s’allier aux Chrétiens
d’Orient pour éliminer l’Islam. En 1499, le roi s’attribua le titre de
« Seigneur de la
conquête, de la navigation et du commerce de l’Ethiopie, de l’Arabie,
de la Perse et de l’Inde » et le droit d’intervention dans
ces contrées ! Pour services rendus à la royauté, Albuquerque fut
nommé, à l'âge de 50 ans, capitaine-major de la 5ème armada qui comprit
10 navires répartis en 3 escadres ; il partagea cette charge avec son
cousin Francisco de Albuquerque, ce qui entraîna des dissensions entre
les deux hommes.
Parti en avril 1503 il toucha la côte du Malabar
en septembre, s’attaqua aux navires musulmans avec succès et maintint
en place le roi de Cochin, hindouiste, qui luttait contre le samorin
(roi musulman) de Calicut. Albuquerque construisit à Cochin la première
forteresse portugaise d’Asie et établit une factorerie à Quilon. Ainsi
furent jetées les bases de l’Empire portugais d’Orient qu’il n’aura de
cesse d’agrandir. Il revint à Lisbonne en septembre 1504.

La nef
d'Albuquerque en 1506. "Livro
das armadas" Académie
des Sciences. Lisbonne..
Extrait de
"Nefs, galions et caraques" Chandeigne
1993
|

Caraque portugaise naviguant au
compas. Gravure du XVIème siècle. |
La 8ème armada dirigée par Tristao da Cunha, forte
de 1300 soldats et composée de 14 bâtiments, leva l’ancre en 1506.
Albuquerque, son subordonné, commandait à 5 navires. Il se disait
l’égal des meilleurs pilotes et prit lui-même le gouvernail. Leur
mission commune consistait à consolider les relations avec les sultans
de la côte africaine afin d’assurer la protection des factoreries. Un
archipel fut découvert dans l’océan Atlantique, Tristao da Cunha lui
donna son propre nom puis une partie de la côte de Madagascar fut
reconnue. Sur la côte de Somalie, conduits par un Albuquerque
survolté, les soldats portugais, pour la plupart des prisonniers
recrutés, faute de mieux, en raison d’une épidémie de peste, se
livrèrent à des tueries. Ensuite ils mirent à sac l’île de Socotra
puis, comme convenu, Albuquerque et Tristao da Cunha qui, d’ailleurs,
étaient entrés en conflit, se séparèrent. Tristao était chargé de
rapporter des épices et Afonso devait se diriger vers l’Arabie : pour
être maître de l’océan Indien il fallait verrouiller deux portes
d’entrée détenues par les musulmans : Aden qui contrôlait la mer Rouge
et Ormuz, merveilleusement située entre l’Arabie et la Perse, qui
surveillait le golfe Persique.
Illustration extraite de Braun
et Hogenberg : "Civitates
Orbis Terrarum" vol.1, 1572.
Albuquerque avait en sa possession une
lettre secrète du roi qui le nommait à l’avance gouverneur de l’Inde
après le départ du vice-roi de Almeida prévu en 1508. Avec 6 nefs et
450 hommes, il soumit 5 villes de l’Oman dont Mascate où le sac dura 8
jours, « ses hommes
s’acharnèrent sur les populations civiles coupant systématiquement nez
et oreilles » ; puis, en 1507, après un combat naval, il
s’empara, provisoirement, d’Ormuz l’opulente où transitaient les
marchandises de luxe. Il en exigea un lourd tribut, des entrepôts et la
construction d’une forteresse qui resta inachevée. De multiples
querelles l’opposèrent à ses capitaines et au vice-roi de l’Inde qu’il
voulut remplacer avant l’heure et qui l’emprisonna un temps à Cannanore.
Finalement, Albuquerque lui succéda en novembre
1509. Il en garda les pouvoirs mais non le titre : même s’il descendait
de l’ancienne noblesse, il n’avait pas le titre de « Dom ». Il porta
celui de gouverneur et comme il était aussi capitaine-major il avait
des pouvoirs très étendus. Après avoir échoué devant Calicut, il s’y
prit à deux fois pour s’emparer de Goa en 1510. Il écrivit au roi « J’ai brûlé la ville et tout
passé au fil de l’épée… Nous n’avons fait grâce de la vie à aucun
musulman. Je n’ai laissé sur pied aucune sépulture ni aucun édifice
islamique ». Piero Strozzi, un florentin, écrivit à son
père
que « les femmes
enceintes et les enfants dans leurs langes » ne furent
pas épargnés. Afonso affirma avoir accompli la volonté de Dieu ! "Il
était possédé du démon" diront les témoins des tueries d’Oman.
Il
choisit Goa comme capitale des Indes portugaises, voulut en faire le
grand centre du marché des chevaux, édifia une forteresse, et mit sur
pied une société nouvelle : il encouragea les mariages entre Portugais
et femmes indiennes au préalable baptisées. Il respecta les coutumes
des Hindous, interdisant cependant la sati (immolation par le feu de la
femme à la mort du mari) ; les Maures, ainsi appelait-on les Musulmans,
furent exclus de cette société et leurs biens fonciers distribués aux
Portugais ; entre 1510 et 1515, 48 hommes seulement se
convertirent au catholicisme et, en 1600, on ne comptait dans toute
l’Asie que 6 000 casados, Portugais mariés à des femmes indigènes …

Après la
mort d'Albuquerque,second
siège de Diu par des galères portugaises en 1546. Peinture du poète
Jeronimo Corte Real illustrant son recueil de chants "La levée du second siège de Diu".1574,
extraite
de
François Bellec:"Nefs, galions et caraques", Chandeigne
1993.
|
Puis
il continua ses conquêtes : avec 18 voiles,
800 Portugais et 200 Malabars, il se dirigea en 1511 vers Malacca,
grande ville florissante de cent vingt mille habitants où les soieries,
les
porcelaines, la laque, les épices, le musc et les rubis affluaient de
Chine ainsi que du sud-est de l’Asie…« L’or sortait de partout
» les marchands venaient de tous les horizons, on y parlait 80 idiomes.
Albuquerque fit édifier une forteresse et rasa la grande mosquée. Il
envoya des délégations à Ayudhya auprès du roi de Siam, à Pégou en
Birmanie, à Banda aux Moluques. Dès 1513, les Portugais s’adonnaient au
commerce en Chine avant de se rendre bientôt au Japon.
Au bout de 10 mois, le conquérant revint à Goa où
il rétablit l’ordre et se consacra à des tâches administratives ; il
échoua devant Aden en 1513 (les échelles d’assaut, courtes et légères,
se
brisèrent sous le poids de ses soldats.) Il avait envisagé de brûler La
Mecque et Médine, villes saintes de l’Islam et de détourner le Nil vers
la mer Rouge pour affamer l’Egypte. Le sultan de Cambay lui refusa la
construction d’une forteresse à Diu, mais lui donna de somptueux
cadeaux
dont un rhinocéros qui fut envoyé à Lisbonne. Les Européens n’en
avaient pas vu depuis douze siècles. A. Dürer devait en faire un
célèbre dessin d’après un croquis.
Ensuite il conclut la paix avec le samorin de
Calicut. En 1515 il soumit définitivement Ormuz et pendant huit mois il
surveilla les travaux de la forteresse.
Atteint par les fièvres, il
s’en
retourna à Goa où il mourut. En cours de route il avait appris qu’il
avait été destitué et qu’un nouveau gouverneur l’avait remplacé depuis
deux mois. |
Ses détracteurs, en proie à la jalousie ou au
dépit, n’avaient cessé de lancer contre lui des accusations plus ou
moins calomnieuses. Afonso de Albuquerque, autoritaire, fanatique,
cruel, mais aussi audacieux, désintéressé, dévoué au roi et excellent…
latiniste, ne fut pas compris de ceux, nombreux, qui, à des conquêtes
territoriales préféraient la recherche immédiate de profits
commerciaux. Il avait écrit de nombreuses lettres au roi, affirmant
notamment que seule comptait la force et non l’amitié des rois et des
seigneurs. Ses lettres seront publiées en 1557 par Bras, son fils
naturel. En 1572, « le
guerrier que l’Asie admire avec effroi » sera célébré par
Camoëns dans les Lusiades
et en 1934 par Pessoa dans le recueil de
poèmes Mensagem.
A sa mort, le royaume chrétien universel cher à
Joao II n’avait pas été instauré, mais le Portugal, entraîné au loin
par « la croix et les épices », était devenu la première puissance
maritime. Il perdit Ormuz et Malacca au XVIIe siècle mais garda Goa
jusqu’en 1961. Précisons qu’Albuquerque, la ville des Etats-Unis, doit
son nom à un autre que lui !
La caraque (
nef ou "nau" en portugais):
Entre 1497 et 1612, 806 navires appareillèrent de
Lisbonne pour la
route des Indes. Il s’agissait surtout de caraques destinées au
transport des marchandises, mais pourvues de dizaines de bouches à feu
! Elles n’étaient pas construites pour durer plus de 4 à 5 ans et
avaient les bords hauts, un château à la poupe et à la proue et des
voiles carrées ; l’équipage-type du 16ème siècle se composait de 127
membres dont 48 mousses, 45 marins, 11 artilleurs, 4 charpentiers et
charpentiers de marine, 2 pilotes, 1 greffier, 1 tonnelier, 1
chirurgien-barbier, 1 aumônier (auxquels s’ajoutaient les soldats et
d’autres membres d’équipage). Comme pour la répartition du butin, la
rémunération des marins obéissait à un barème précis : en 1500, lors de
la deuxième armada, le capitaine-major chef d’escadre toucha 10.000
cruzados et 500 quintaux de poivre, le maître pilote 500 cruzados et 30
quintaux de poivre, les marins et artilleurs 10 cruzados par mois et 10
quintaux de poivre, l’aumônier, les charpentiers, le chirurgien 2/3 du
salaire des marins. On connaît le contenu des 3 nefs d’Albuquerque qui
revinrent à Lisbonne en 1504 : poivre, cannelle, gingembre, clous de
girofle, muscade, cubèbes, laque, camphre et autres drogues ; la
cargaison s’élevait à 600 tonnes dont 515 pour sa propre nef.
Michel
RIVIERE
BIBLIOGRAPHIE
En anglais:
EARLE (T.F.) et VILLIERS (John) : "Albuquerque,
Caesar of the East. Selected texts by Afonso de Albuquerque and his
son"
Warminster,1990. 300p.
SANCEAU (Elaine) : "Indies
adventures, the amazing career of Afonso de Albuquerque".
Londres Glasgow, Blackie et fils, 1936. 382p
En portugais:
L'ouvrage ci-dessus a été traduit en portugais sous le titre "O Sonho da India, Afonso de
Albuquerque" Porto, livraria Civilizaçao, 1939.
ALBUQUERQUE (Bras Afonso de): "Comentarios
do grande Afonso de Albuquerque". 1557.
L'édition de 1774 a été rééditée par J.V. Serrao à Lisbonne en 1973 en
2 vol.
BAIAO (Antonio): "Afonso
d'Albuquerque" Lisboa, livraria Perin, 1913, 158p.
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