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Des pages qui font aimer et respecter la mer.




RECITS
 2009













 Avis de tempête




 Dernière journée en mer





 L'arche du curé

L'arche du curé

Une nouvelle de Guillaume BON
élève de Seconde au Lycée Naval, de Brest.


***

 

        C’était un jeune curé de Bretagne prêt à tout pour ramener ses brebis dans le droit chemin. Dans sa paroisse reculée, il se désolait chaque jour des rapports des jeunes vis à vis de la vie. Il entendait de plus en plus de grands-parents se plaindre à lui lors de ses confessions : la génération de leurs petits-enfants était désenchantée. Ainsi prospérait l’alcool, le tabac et la drogue qui permettaient de « s’évader » de l’existence difficile sur Terre. La semaine précédente, le prêtre avait enterré un jeune homme mort dans un accident de voiture alors qu’il venait de passer la nuit à boire. Le mois d’avant, c’était une jeune femme victime d’une overdose à la cocaïne. Fallait-il refuser la porte de l’église à ceux qui s’autodétruisaient ?
    Tous les matins, le curé réfléchissait longuement durant ses méditations. Un jour, il eut une illumination. Le petit port de pêche dans lequel était installée son église était particulièrement frappé par le canabis. Le curé n’eut aucun mal à trouver un vieux chalutier à vendre pour cause de retraite. Il entreprit de le restaurer discrètement et de le rendre habitable. Le dimanche qui suivit la fin des travaux de réaménagement, il laissa comprendre à ses fidèles qu’il avait une idée pour lutter contre la dépendance.
     La semaine suivante, il mit son navire à l’eau en grande pompe bien que certains s’interrogèrent sur son utilité. Le prêtre annonça qu’il partirait pendant deux mois en pleine mer et qu’un de ses confrères le remplacerait à terre. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il prenait avec lui un jeune alcoolique. Ce jeune dépendant, plein de bonnes intentions, n’avait jamais réussi à s’arrêter. Le curé était bien décidé, avec l’aide de la mer, à effectuer son sevrage par tous les moyens. En effet, quel désert que l’immensité bleue qui s’étend à perte de vue lorsque l’on quitte la terre ferme. On se retrouve confronté à soi-même en contemplant les changements d’humeur de la mer. Un matin, elle peut être d’huile sans le moindre soupçon de vent et le lendemain elle dévoile des abysses au creux de ses vagues démesurées. Toute cette culture sur l’océan, le jeune prêtre l’avait apprise alors qu’il n’était qu’un enfant et qu’il écoutait passionnément les récits de son grand-père, un ancien officier de la marine marchande. Il partit donc avec sa brebis égarée en emportant des vivres, de l’eau et évidemment pas une goutte d’alcool.
     Les bonnes résolutions du jeune homme s’évaporèrent bien vite sous le soleil de juillet. Son humeur se dégradait de jour en jour, au fur et à mesure que son corps réclamait son poison. Au bout d’un mois entier passé en mer, le « patient » fut en proie à des actes de violences et à des gestes désespérés. Il essaya d’obliger l’homme de foi à le ramener à terre mais ce dernier, ayant tout prévu, gardait toujours un bâton sous la main. Un jour, il empêcha in extremis son patient de boire le pétrole du réchaud du bateau ou même l’antiseptique de la trousse de secours. Au bout des deux mois, après de longues heures de délire et de menaces sans actes, le curé revint au port avec une furieuse envie de revoir sa paroisse, car ce voyage était aussi une remise en question permanente et sa foi pliait parfois sous les insultes sans pour autant se rompre : « Fluctuat nec mergitur ».
Quand ils revinrent, le jeune homme était totalement sevré et conscient du pas qu’il venait de franchir. Il remercia le prêtre qui repartit satisfait de son expérience. Il continua ses excursions purificatrices en mer autant que lui permit son état de santé. Il sevra ainsi une trentaine de personnes et, bien qu’il fut conscient qu’une partie d’entre elles retomberait dans la dépendance, il gardait confiance et retrouvait à chaque fois de l’énergie pour un nouveau départ.
          Il ne se cachait pas des opposants qui considéraient ses manières trop brutales. A chaque fois que quelqu’un lui en faisait la remarque, il demandait quel pourcentage de réussite avait le circuit traditionnel. De plus, il avait derrière lui des témoins qui vantaient ses mérites à travers la campagne. Les personnes qui le connaissaient l’admiraient car elles savaient qu’à la passion de Dieu, il mêlait la passion de la mer, cette charmeuse qui l’aidait dans sa besogne tout en lui rappelant qu’il avait besoin d’elle. Il est impossible de rester indifférent lorsqu’on la côtoie. Soit elle vous envoûte et vous aide, soit son pouvoir vous fait peur et dans ce cas tenez-vous toujours éloigné et sur vos gardes : la mer est rancunière et peut très vite se mettre en colère lorsqu’elle n’arrive pas à ses fins. En revanche, elle se laissera apprivoiser si vous vous pliez à son jeu.

    Voilà l’histoire du curé marin qui servait le Seigneur à sa manière à l’aide d’une mer purificatrice.


 

Guillaume BON



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