C’était un jeune curé de Bretagne
prêt à tout pour ramener ses brebis
dans le droit chemin. Dans sa paroisse reculée, il se désolait chaque
jour des
rapports des jeunes vis à vis de la vie. Il entendait de plus en plus
de
grands-parents se plaindre à lui lors de ses confessions : la
génération
de leurs petits-enfants était désenchantée. Ainsi prospérait l’alcool,
le tabac
et la drogue qui permettaient de « s’évader » de
l’existence
difficile sur Terre. La semaine précédente, le prêtre avait enterré un
jeune homme mort dans un
accident de voiture alors qu’il venait de passer la nuit à boire. Le
mois
d’avant, c’était une jeune femme victime d’une overdose à la cocaïne.
Fallait-il refuser la porte de l’église à ceux qui
s’autodétruisaient ?
Tous les
matins,
le curé réfléchissait
longuement durant ses méditations. Un jour, il eut une illumination. Le
petit
port de pêche dans lequel était installée son église était
particulièrement
frappé par le canabis. Le curé n’eut aucun mal à trouver un vieux
chalutier à
vendre pour cause de retraite. Il entreprit de le restaurer
discrètement et de
le rendre habitable. Le dimanche qui suivit la fin des travaux de
réaménagement, il laissa comprendre à ses fidèles qu’il avait une idée
pour
lutter contre la dépendance.
La
semaine suivante, il mit son
navire à l’eau en grande pompe bien que certains s’interrogèrent sur
son
utilité. Le prêtre annonça qu’il partirait pendant deux mois en pleine
mer et
qu’un de ses confrères le remplacerait à terre. Ce qu’il ne dit pas,
c’est
qu’il prenait avec lui un jeune alcoolique. Ce jeune dépendant, plein
de bonnes
intentions, n’avait jamais réussi à s’arrêter. Le curé était bien
décidé, avec
l’aide de la mer, à effectuer son sevrage par tous les moyens. En
effet, quel
désert que l’immensité bleue qui s’étend à perte de vue lorsque l’on
quitte la
terre ferme. On se retrouve confronté à soi-même en contemplant les
changements d’humeur de la
mer. Un matin, elle peut être d’huile sans le moindre soupçon de vent
et le
lendemain elle dévoile des abysses au creux de ses vagues démesurées.
Toute
cette culture sur l’océan, le jeune prêtre l’avait apprise alors qu’il
n’était
qu’un enfant et qu’il écoutait passionnément les récits de son
grand-père, un
ancien officier de la marine marchande. Il partit donc avec sa brebis
égarée en
emportant des vivres, de l’eau et évidemment pas une goutte d’alcool.
Les
bonnes résolutions du jeune
homme s’évaporèrent bien vite sous le soleil de juillet. Son humeur se
dégradait de jour en jour, au fur et à mesure que son corps réclamait
son
poison. Au bout d’un mois entier passé en mer, le
« patient » fut en
proie à des actes de violences et à des gestes désespérés. Il essaya
d’obliger
l’homme de foi à le ramener à terre mais ce dernier, ayant tout prévu,
gardait
toujours un bâton sous la main. Un jour, il empêcha in extremis son
patient de
boire le pétrole du réchaud du bateau ou même l’antiseptique de la
trousse de
secours. Au bout des deux mois, après de longues heures de délire et de
menaces
sans actes, le curé revint au port avec une furieuse envie de revoir sa
paroisse, car ce voyage était aussi une remise en question permanente
et sa foi
pliait parfois sous les insultes sans pour autant se rompre :
« Fluctuat
nec mergitur ».
Quand
ils revinrent, le jeune homme était totalement sevré et conscient du
pas qu’il
venait de franchir. Il remercia le prêtre qui repartit satisfait de son
expérience. Il continua ses excursions purificatrices en mer autant que
lui
permit son état de santé. Il sevra ainsi une trentaine de personnes et,
bien
qu’il fut conscient qu’une partie d’entre elles retomberait dans la
dépendance,
il gardait confiance et retrouvait à chaque fois de l’énergie pour un
nouveau
départ.
Il
ne se cachait pas des opposants qui considéraient ses manières trop
brutales. A
chaque fois que quelqu’un lui en faisait la remarque, il demandait quel
pourcentage de réussite avait le circuit traditionnel. De plus, il
avait
derrière lui des témoins qui vantaient ses mérites à travers la
campagne. Les
personnes qui le connaissaient l’admiraient car elles savaient qu’à la
passion de
Dieu, il mêlait la passion de la mer, cette charmeuse qui l’aidait dans
sa
besogne tout en lui rappelant qu’il avait besoin d’elle. Il est
impossible de
rester indifférent lorsqu’on la côtoie. Soit elle vous envoûte et vous
aide,
soit son pouvoir vous fait peur et dans ce cas tenez-vous toujours
éloigné et
sur vos gardes : la mer est rancunière et peut très vite se
mettre en
colère lorsqu’elle n’arrive pas à ses fins. En revanche, elle se
laissera
apprivoiser si vous vous pliez à son jeu.
Voilà l’histoire du curé
marin qui servait le Seigneur à sa manière à l’aide d’une mer
purificatrice.