
RECITS
2009
Avis de tempête
Dernière journée
en mer
L'arche du curé
|
Avis
de tempête.©
Une nouvelle de
Dilann Mons-Le
Roux
élève de Seconde 2 au Lycée Naval de Brest.
***
Cela faisait
déjà plus d’une
heure qu’il était assis, là, sur son lit, et qu’il regardait par la
fenêtre de
la chambre.
Il restait souvent ainsi,
immobile, à observer le port, les bateaux, l’animation des quais, tout
en
massant machinalement sa jambe raide rendue douloureuse par ses longues
marches
au bord de l’eau. Alors que ses yeux et son
esprit flânaient sur les quais en effervescence, face à la tempête qui
s’annonçait pour la nuit, il s’attarda sur un petit chalutier dont il
ne
pouvait voir que la proue. Il glissa vers le bout de son lit afin de
l’observer
plus en détail.
Au bout d’une nouvelle
heure
passée ainsi, son estomac se rappela à lui : vingt-deux heures
venaient de
sonner et il n’avait presque rien avalé depuis le matin.
Il voulut se lever pour
aller dans la cuisine mais réalisa qu’il était déjà debout face à la
fenêtre.
Il ne put se rappeler à quel moment il s’était levé pour, sans doute,
mieux
distinguer le petit chalutier dont le nom, " Le Ouessant" ,
l’emplissait de mélancolie : Ouessant, son île !
Revenu de la cuisine, où il
n’avait rien trouvé à se mettre sous la dent, il prépara son coucher
avec les
gestes machinaux et millimétrés des tâches mille fois répétées. Les
lourds rideaux de
velours tirés, la carafe d’eau posée sur le chevet, il se
glissa sous
les couvertures. Il remua quelques secondes pour trouver une position
confortable puis fixa le rayon de lumière du réverbère qui filtrait
dans la
pièce. Il ferma les yeux, repensa au chalutier…
Il le voyait comme en
plein jour, se
souvenant du moindre
détail. Il s’imaginait déjà capitaine, debout sur la passerelle de
manœuvres, à
crier en tous sens des ordres à ses matelots qui s’affairaient au
départ du bateau.
Il se dirigea alors vers le
poste de commande et, d’une main assurée, mit en route les moteurs. Il
vérifia
les chaluts, annonça l’appareillage à la capitainerie, fut informé d’un
avis de
tempête qu’il n’entendit pas, concentré à donner ses consignes à
l’équipage.
Le chalutier quitta son
mouillage, avança le long du port, dépassa les dernières balises du
chenal,
tandis que derrière lui s’élevait le son lourd et profond de la corne
de brume. Ils naviguèrent pendant deux
heures puis arrivèrent sur la zone de pêche en même temps qu’un épais
brouillard.
L’équipage resta ainsi
longtemps à manœuvrer au radar : cette purée de pois
empêchait tout autre
procédé de pêche ou de navigation. C’est alors que l’inquiétante brume
laissa
place à une pluie torrentielle et à une mer grossissant de minute en
minute.
Les marins, rendus
soucieux
par ce temps chaotique, s’empressèrent de finir leur besogne au plus
vite. Au
fur et à mesure que la tempête approchait, leur travail, déjà
pénible,
devenait de plus en plus
dangereux.
C’est à ce moment-là que la
mer se déchaîna, lançant sur le petit chalutier toute la fureur de ses
vagues
et la violence du vent. L’équipage, secoué en tous sens, tentait de
sauvegarder
la cargaison qui risquait de glisser et d’écraser un matelot à chaque
roulis du
bateau. Le capitaine prit conscience
de la puissance de l’ouragan qu’ils essuyaient et ordonna à ses hommes
de se
réfugier dans la cambuse pendant qu’un appel de détresse était lancé
vers le
port le plus proche ou vers tout bâtiment susceptible de leur venir en
aide.
Alors que l’équipage courait
sur les passerelles, un mousse se retourna et se trouva face à une
vague
gigantesque qui percuta le navire par tribord. La lame s’abattit sur le
chalutier, emportant la partie supérieure du portique, le radar et le
feu de
mât. Sous la puissance de la déferlante, les hublots
explosèrent ; une eau
grise inonda les cales et emporta la cargaison. Dans la salle des
machines, le
moteur principal fut noyé. Voyant son navire ainsi
détruit et livré aux vents, le capitaine, qui s'efforçait de garder son
sang-froid,
ordonna le largage des radeaux de sauvetage. Ne recevant aucune
réponse, il
sortit sur le pont sous la pluie battante. Suffoqué, il découvrit que
les trois
marins qui avaient survécu à l’assaut fuyaient déjà sur un radeau. Il
regardait
l’embarcation se faire avaler par les flots déchaînés lorsqu’une rafale
le fit
rouler vers la proue et le plaqua aux gréements. Il fut ballotté,
inanimé, un
long moment. Une nouvelle lame ébranla le
chalutier : la grue du portique céda et vint s’abattre sur le
pont. Le
capitaine gisait en dessous, la jambe broyée par le poids de l’acier.
Dans un
dernier sursaut d’agonie, le bateau tangua et le corps mutilé du
capitaine
s’enfonça dans la mer en furie.
Les pas
du médecin
résonnèrent lorsqu’il pénétra dans la salle d’examens au milieu de
laquelle le
cadavre gisait sur une table d’autopsie. Il souleva le drap blanc qui
recouvrait le corps. D’un œil expert, il estima rapidement le
sujet :
c’était un individu entre deux âges, de constitution solide. Le médecin
remarqua de multiples ecchymoses et contusions ; la jambe
gauche était en
partie broyée.
Il prit le dossier posé
sur
la table basse, le parcourut : l’homme avait été retrouvé à
son domicile,
au petit matin, après la terrible tempête de la nuit, puis avait été
transféré
dans son service pour autopsie.
C’était
un certain Yann Pennec, breton
d’origine, spécialiste maritime, qu’un accident dans sa jeunesse, avait
empêché
d’exaucer son rêve : naviguer.
Lorsque le praticien
retourna le cadavre, un long filet d’eau s’écoula de sa bouche.
Par la
fenêtre, on pouvait
voir l’épave d’un petit chalutier remorquée à l’entrée du port.
Dilann MONS-LE ROUX
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