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Quand j'étais
castor
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Quand j'étais
castor ©
Un récit de mer de Georges
TANNEAU.

Malamok du Guilvinec. Photo Pierre Priol.
Emporté
par un grand souffle de vie libre, brutale, notre
navire, oubliant les brumes et les étroits chenaux du Nord, se laissa
griser par ce contact retrouvé avec le grand Océan, la plaine toujours
mouvante et sans limite. Il frissonna de toutes ses membrures. La houle
venait de l'arrière et le bousculait, l'entraînait sans ménagement dans
des mouvements ataxiques, convulsifs. Il tanguait, roulait, piquait du
nez, s'ébrouait, s'asseyait lourdement.
Nous étions à l'entrée de la grande voie maritime du golfe de
Gascogne, là où les eaux de la Manche épousent celles de l'Atlantique.
Au-dessus de nos têtes, le ciel était devenu limpide, profond. Nos feux
de mâture s'y balançaient tout en cherchant à suivre le sentier
lumineux de Saint-Jacques -de-Compostelle, la Voie Lactée qui perd
chaque nuit, nous dit-on, quelques écailles filantes en traînant
lascivement son long serpent d'étoiles. L'air était vif et chargé de
salure. Des cargos nous croisaient à faible distance. Leurs feux de
navigation montaient à l'assaut des collines écumeuses pour descendre
ensuite dans des creux invisibles. Les feux rouges de quelques
caboteurs ou navires de pêche palpitaient et faisaient de la charpie
saignante au ras des vagues.
A la fin de mon quart, nous avions atteint les
parages du "Creux de Verdun", un de ces lieux de pêche que j'avais
jadis fréquentés lorsque j'apprenais le métier à bord
des malamoks 1 Le
Pescadou et le Marcelle
et Joseph. Revenir tout droit dans ces parages me faisait
revivre en songe quelques épisodes de mes deux années de mousse sur les
chalutiers du Guilvinec. Je revoyais les vareuses d'azur délavées par
l'eau de mer, les casquettes aux visières blanchies par le sel, les
"boutou-kinou" ( sabots-bottes ) bien campés et aux pas pesants, les
mains larges et calleuses, les trognes à chique et à verre de vin
rouge, les barbes en chiendent. J'entendais, comme apportés par les
hoquets du vent, les ordres du patron, les voix rudes de Fanch et de
Jean-Marie couvrant le ronron du moteur ou le crissement du treuil
remontant le chalut. Je me régalais à nouveau des bons mots de Jakez :
- Sell ma vod (
Regarde, mon gars ), la mer c'est beaucoup d'eau et c'est plein
jusqu'au bord ! C'est avec ça qu'il te faudra apprendre à vivre. Autant
t'y préparer tout de suite !
Moi, le castor 2,
j'étais à nouveau là pour écouter et apprendre. Mes braves loups de mer
trouvaient réponse à tout. Ils me conseillaient. J'étais toujours à
leur école. Ils s'amusaient souvent de leurs reparties, de tout ce
qu'ils avaient connu durant leur chienne de vie, des fatigues et des
souffrances qu'ils avaient endurées, des tempêtes qu'ils avaient
traversées, des pêches catastrophiques de ce début de siècle, mais
aussi du pied de nez qu'ils avaient fait à la camarde, dans une
tranchée, un soir de 1915, sur les côtes de Flandres.
- Que veux-tu, mab 3,
c'est la vie ! me disait encore Jakez. Tu deviendras vieux comme moi.
Le temps te fera des rides, des cicatrices. La mer, elle, sera toujours
la même, elle ne changera pas !
Sur les quais du Guilvinec 
Jakez, à gauche, et Tonton Jacques, les marins du Marcelle et Joseph.
Voilà
trente ans déjà que j'ai dû quitter mes vieux marins bigoudens. Voilà
trente ans que je leur ai tourné le dos, sur le bord d'un quai, après
une brève, trop brève, et silencieuse poignée de main, par un triste
matin d'octobre. Voilà trente ans que j'ai laissé derrière moi le
métier de la pêche, mis le cap vers d'autres horizons et choisi, sans
trop y réfléchir, le tracé des adieux au long cours.
Où êtes-vous à ce
jour, vous qui avez été mes compagnons sur le Marcelle et Joseph
? Vous qui m'avez appris à aimer la mer,
le large, l'évasion ? Où êtes-vous donc, vous qui fûtes ces matelots
sensibles, généreux et qui formiez l'équipage le plus cher à mon cœur ?
Je
sais que l'heure de la retraite a sonné pour la plupart d'entre vous,
celle de la mort, peut-être, pour quelques-uns. Je sais aussi que Le Pescadou a fait
naufrage dans le suroît de Penmarc'h. Quant au Marcelle et Joseph,
il doit probablement s'envaser dans le cimetière à bateaux de l'arrière
port du Guilvinec. Je sais tout cela, mais je ne peux effacer
vos
visages de ma mémoire.
Le
temps passe ; il n'en finit pas de passer... Et pourtant, année après
année, chaque fois qu'il m'arrive de cueillir la musique de ce vent qui
laboure la surface de la mer dans ces mêmes zones de pêche de l'ouest
de la Bretagne qui me sont restées familières, je crois entendre une
voix me murmurer :
- Que veux-tu, mab,
c'est la vie... C'est la vie !
Georges
TANNEAU
1- Les malamoks étaient de solides bateaux
de pêche en bois. Voir sur
ce site le document du même auteur : "Un
malamok peut en cacher un autre".
2- Castor : jeune marin, mousse ou novice sur un bateau de pêche ou de commerce.
3- Mab : Fiston en breton.
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