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Des pages qui font aimer et respecter la mer.




RECITS
 2009











 Avis de tempête




 L'arche du curé




 Dernière journée en mer


















Dernière journée en mer

Une nouvelle de Allan Moëllo
élève de Seconde au Lycée Naval de Brest.

***

   Un bruit strident perça mes oreilles. Je tendis le bras, « clac », mon réveil s’arrêta. Je venais de rêver. J’ouvris prudemment mes paupières, je passai ma main dans mes cheveux, mes doigts essayant désespérément de se faire un chemin dans cette accumulation d’épis blonds sentant l’eau salée et qui me recouvraient le dessus du crâne. L’esprit déconnecté de toute pensée, les yeux encore pâles et creusés du réveil, je poussai ma couette et enfilai mécaniquement mes pantoufles comme un rituel immuable. Alors que je m’apprêtais à ouvrir la porte de ma chambre où des stars du surf luttaient pour trouver un endroit encore vierge, quelqu’un sonna au rez-de-chaussée. J’ouvris alors ma fenêtre et aperçus Yann dehors qui mettait toute son énergie pour appuyer sur le petit bouton blanc à droite de la porte d’entrée.
- J’arrive, garçon , pas la peine de t’exciter sur la sonnette, lui hurlai-je.
Il détourna la tête pendant que je me précipitai dans les escaliers. A peine eus-je ouvert la porte que l’invité s’affala sur une chaise de la cuisine comme s’il venait de terminer sa dernière réserve d’énergie. Je l’observai alors tout en mettant du pain dans le toaster : Un duvet doré s’annonçait à son menton et ses yeux longs, minces et bridés comme ceux d’un jeune loup endormi, étaient presque complètement collés de si bon matin par les mucosités.
Il soupira en me regardant :
- Comme d’habitude, tu n’es pas encore prêt ! Heureusement que je suis venu te chercher un peu en avance, sinon tu serais encore dans ton lit !
   J’essayai de protester la bouche pleine, même s’il est vrai que la ponctualité n’est pas mon point fort. On eut un grand éclat de rire. Je me décidai enfin à aller me changer. Je pris dans mon armoire un tee-shirt bleu délavé, ainsi qu’un vieux jean qui traînait sous mon lit ; puis je me dirigeai vers la salle de bain, une pièce assez grande mais cependant négligée : on pouvait remarquer un lavabo recouvert de traces bleutées et roses après de multiples brossages de dents. Je me coiffai pendant que Yann en profitait pour passer un coup de gant de toilette sur son visage.
   Nous arrivâmes enfin sur la place de Traoù Blaz où nous devions retrouver toute la bande : Henrik, Hélène et Léna. A peine arrivée, Hélène se précipita vers moi et me sauta dans les bras. Le contact de ses lèvres ce matin-là me fit remarquer que ce ne serait pas une journée ordinaire. Après avoir salué les autres, je proposai qu’on aille directement à la plage.
   Je sentais le sable fin entre mes orteils, je regardais au large, tout était calme, le soleil brillait, seules quelques mouettes avec des battements d’ailes légers brisaient cette étendue bleue.
   Je me retournai, tout le monde se changeait; Henrik, le plus rapide, cherchait déjà son gilet de sauvetage et rangeait ses affaires dans son sac. Mon regard se détourna vers Hélène : une légère brise faisait voler ses cheveux bruns, elle enlevait doucement son tee-shirt, elle était bien faite, avec des jambes vigoureuses et fortes et de fines chevilles. L’appel de Henrik me fit sortir de mes songes :
 - Bon, on va pas t’attendre trois heures !
   Je lançai mon pantalon et mon tee-shirt en l’air et courus vers lui, le sourire aux lèvres : je lui pris les jambes et le renversai à terre, il se releva et se précipita vers moi en riant. Je courus donc tout le long de la plage en gesticulant dans tous les sens. Essoufflé, je m’effondrai sur le sable en rigolant.
   Je me relevai et me dirigeai vers la cale où se trouvait notre petit voilier. Yann montait la grand-voile, Léna plaçait le gouvernail. En un instant, je quittai la terre ferme et me retrouvai sur la mer. Là, je me sentais bien sur l’eau avec mes amis, j’humais l’air salé et sentais le vent dans mes cheveux. Je m’assis sur le bord du bateau et pris le cordage du foc. Nous nous détachâmes de la cale sous les ordres de Yann. Le vent prenait bien la voile et nous avancions assez rapidement. Très vite nous ne distinguions plus les pêcheurs qui lançaient leur ligne sur les rochers de la côte.
   Henrik se mit à raconter un de ces contes à faire frémir: il s’agissait de l’aventure d’une bande de jeunes qui, comme nous, étaient partis faire un tour en mer…Il racontait cette histoire comme s’il l’avait vécue. Il racontait tellement bien que l’on s’y croyait. Les adolescents étaient partis un jour de grand vent. Je sentais Hélène se serrer contre moi, il est vrai que moi aussi je n’étais pas très à l’aise, cette histoire, si réaliste…on entrait dedans, on s’imaginait que les vagues emplissaient et frappaient plus violemment sur la coque. Les nuages devenaient noirs et menaçants. Les adolescents ne se rendaient pas compte du danger. Bientôt les premières gouttes de pluie frappèrent l’ébène sous nos pieds. L’histoire continuait, les vagues grandissaient, la foudre s’abattit sur l’équipage. Les flots se déchaînaient, le chef criait : "Choquez la grand-voile, on va chavirer ! ". Je tirais de toutes mes forces sur le bout, l’eau s’emparait du bateau, on luttait pour retourner vers la terre mais pourtant la cale reculait, et plus on avançait, plus le chemin était long à parcourir. On pouvait apercevoir sur chacun des membres de l’équipage la peur qui petit à petit s’emparait d’eux. Mes yeux étaient absorbés par les mouvements saccadés de la bouche de Henrik : bouche qu’on aurait pu qualifier de paisible en temps normal, si l’ourlet de la lèvre supérieure ne s’écrasait pas aussi brusquement à chaque syllabe sur la lèvre inférieure. Sa voix dictait la nature, les éléments accompagnaient le conteur, comme s’il possédait l’étendue d’eau salée qui accomplissait un ballet surréaliste, déchaîné, suivant docilement le rythme des phrases du grandiose chef d’orchestre. Dans un dernier souffle, Henrik termina sa phrase puis il se retourna tranquillement vers le nord. Je regardai alors vers l’horizon, mes yeux se fixèrent sur cette énorme vague de douze mètres qui approchait tel un cheval au galop. Un sourire s’ébaucha sur les lèvres de Yann : il en avait rêvé tellement de fois, d’une tempête qu’il aurait à surmonter, il aurait crié des ordres comme un bon capitaine et nous aurait tous sauvés, il avait tout prévu : les moindres gestes, les moindres cris; mais il avait cessé de crier, ses bras pendant le long de son tee-shirt trempé. C’était fini, il avait perdu, cette vague lui montrait un dernier message : le rêve n’est pas la réalité. Resté debout au milieu du bateau, il fut emporté le premier : l’écume lui caressa le visage avant de l’emporter sur son chemin. Ma tête heurta violemment contre l’ébène. Reprenant mes esprits quelques secondes plus tard, je regardai autour de moi : Hélène avait disparu. Je scrutai la mer qui était redevenue sombre et mystérieuse. J’aperçus une ombre sous la mer, c’était Hélène. Pas un instant je n’hésitai : je sautai par-dessus bord. L’eau salée me brûlait les yeux, ma vision devenait trouble, je ne distinguais plus rien, l’eau me brûlait la peau, mon sens du toucher s’effaçait, j’étouffais, je ne respirais plus, la pression devenait forte, mes tympans allaient se rompre.

Tout à coup, un bruit strident perça mes oreilles. Je tendis le bras, « clac », mon réveil s’arrêta. Je venais de rêver. J’ouvris prudemment mes paupières, je passai ma main dans mes cheveux, mes doigts essayant désespérément de se faire un chemin dans cette accumulation d’épis blonds sentant l’eau salée et qui recouvraient le dessus de mon crâne. L’esprit déconnecté de toute pensée, les yeux encore pâles et creusés du réveil, je poussai ma couette et enfilai mécaniquement mes pantoufles comme un rituel immuable. Alors que je m’apprêtais à ouvrir la porte de ma chambre où des stars du surf luttaient pour trouver un endroit encore vierge, quelqu’un sonna au rez-de-chaussée…

Allan MOËLLO


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