Abraham
DUQUESNE
1610
- 1688
par Roger COGUIEC

Gravure
d'Alexandre Deberny
Abraham Duquesne naquit à Dieppe, en 1610. Pauvre, roturier
et protestant, trois sérieux handicaps pour son époque, il ne devra
qu’à ses talents de devenir un marin célèbre.
Le père de Duquesne était un marin expérimenté, professant la religion
réformée, et parvenu par son mérite au grade de capitaine de vaisseau.
Il éleva lui-même son fils dans le métier de la
mer et dans les principes de la réforme calviniste, à laquelle ils
furent l’un et l’autre attachés toute leur vie. Après s’être instruit
dans la théorie de son art, le jeune Duquesne voulut s’exercer à la
pratique de la navigation et servit dans la marine de guerre et de
commerce sous la direction de son père.
En 1635, ce dernier fut pris par les Espagnols et
mourut à Dunkerque par suite de ses blessures. Cet événement, en le
privant tout à coup de son maître et de son appui, décida de la
carrière du fils. Dès ce jour, il voua aux Espagnols une haine
implacable, et
résolut de le venger. Recommandé par Richelieu, il commanda le «
Neptune
» en 1636 et ne tarda pas à se signaler lors de l’attaque des
îles de Lérins (1637), devant Gattari en Biscaye en 1638, au
port
de Sainte-Ogue en 1639 alors qu’il commande le « Saint Jean », à
Tarragone et à Barcelone en 1642 avec Maillé-Brézé, ainsi qu'au cap de
Gattes
en 1643. Il fut grièvement blessé dans ces quatre dernières
rencontres.
En 1644, fatigué de l’inactivité où le laissait la paix que la France
venait de signer, il se rendit en Suède, où l’avaient précédé sa
réputation et le souvenir de son père qui avait autrefois servi sur
les vaisseaux de la reine Christine. La Suède était alors en guerre
avec le Danemark. Elevé au grade de major général, puis de vice-amiral,
il mit en fuite la flotte ennemie à Gothemburg. Il dispersa les
vaisseaux danois et tua leur amiral.
Duquesne venait de terminer la guerre en forçant
les Danois à demander la
paix, lorsqu’en 1648 il fut appelé en France et chargé de commander
l’expédition que l’on se proposait d’envoyer à Naples. Par suite des
troubles qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV et de l’incurie
des ministres, nos forces navales étaient alors presque anéanties.
Duquesne arme alors à ses frais une flottille et la dirige vers
Bordeaux
qui s’était révolté contre l’autorité royale. Il croise une escadre
anglaise dont le commandant lui envoie l’ordre de baisser pavillon. «
Le pavillon
français, répond Duquesne, ne sera jamais déshonoré tant
que je l’aurai à ma garde : le canon décidera, et la fierté anglaise
pourra bien aujourd’hui le céder à la valeur française. »
En effet, le combat s’engage, et Duquesne, inférieur en forces, se
retire honorablement, mais dangereusement blessé. Après un
radoub à Brest, il revient auprès de Bordeaux, trouve la flotte
espagnole qui veut s’opposer à son passage, la force à se retirer, et
contraint la ville à se rendre. Pour récompenser
ces éminents services, Anne d’Autriche, qui gouvernait alors pour Louis
XIV enfant, nomma Duquesne chef d’escadre.
Dans la guerre qui éclate en 1672, sa conduite
lors de la bataille de
Solebay (7 juin 1672) alors qu’il commande « Le Terrible » lui
vaut une
courte disgrâce.1 Commandant l’escadre de la
Méditerranée à bord du «
Saint Esprit
» en 1674 au moment de l’expédition de Sicile, il forge sa
légende lors des victoires de Stromboli (11 février 1675), d’Agosta (
29 avril 1676) contre les hispano-hollandais et le fameux Ruyter qui
y meurt au combat. On entendait souvent dire au célèbre amiral
hollandais : « Je ne
crains au monde qu’un homme de mer, c’est M.
Duquesne. »
Aquarelle
d'André Lambert, extraite de "Pages
d'histoire navale" , par Michel
Perchoc et Jean-Virgile Fuchs. Ed. du Gerfaut 2004.
Après la défaite hollandaise et la mort de Ruyter, son cœur fut mis sur
une frégate
qui devait le transporter en Hollande. Cette frégate tomba entre les
mains des Français. Le commandant fut amené devant Duquesne et lui
présenta son épée ; mais ce dernier ne voulut point la prendre : il
passa sur l’autre bord, entra dans la chambre où était enfermé
le cœur
de son illustre adversaire, et, s’approchant de la boîte où il était
déposé, il leva les mains au ciel en s’écriant : « Voilà les restes
d’un grand homme ; il a trouvé la mort au milieu des hasards qu’il a
tant de fois bravés. » Puis, se tournant vers le
commandant : « Allez,
Monsieur, lui dit-il,
votre mission est trop respectable pour que l’on
vous arrête. » Et la frégate continua sa route sous la
sauvegarde de
l’amiral français.
Le 22 juin 1676, Duquesne écrasa la flotte
espagnole en rade de Palerme.
En 1680 et 1681, il attaqua les Barbaresques, qui avaient piraté sur
nos côtes, les poursuivit jusque dans la rade de Chio, où ils s’étaient
réfugiés, et força le Grand Seigneur, maître de cette île, à proposer
sa médiation (26 juillet 1681).
En 1682, Louis XIV, voulant châtier les Algériens des insultes et des
brigandages qu’ils avaient fait éprouver à nos vaisseaux, l’envoya sur
les côtes d’Afrique. A l’aide d’un nouveau procédé inventé par
l’ingénieur Renaud, il bombarda Alger (30 août au 12 septembre) et
causa de tels dégâts que le dey Baba-Hussein s’empressa de demander la
paix par l’intermédiaire du consul de France. Avant tout, Duquesne
ordonna qu’on lui rende quatre cents esclaves français. Les captifs
furent rendus, et l’on allait signer le traité, lorsqu’un Turc,
Meza-Morto, s’éleva violemment contre cet accommodement et gagna la
soldatesque, qui reprit aussitôt les armes. On recommença donc le
bombardement. Les Algériens, exaspérés, mirent le consul dans un
mortier
et le tirèrent en guise d’obus. Ils firent subir à peu près le même
sort à plusieurs esclaves français qu’ils attachèrent à la bouche de
leurs canons. Les membres déchirés arrivaient en lambeaux jusqu’à nos
vaisseaux. Toutefois, le mauvais temps ne permettant plus de tenir la
mer, Duquesne fut obligé d’abandonner Alger.
Les barbaresques n’ayant fait aucune soumission, Duquesne revint devant
Alger l’année suivante et lança sur la ville des milliers de bombes
qui la convertirent bientôt en un vaste foyer d’incendie. Baba-Hussein,
menacé dans son propre palais par son peuple, fit venir un officier
français, De Beaujeu. Lorsque celui-ci fut introduit devant le dey,
Baba-Hussein lui dit que, pour prix de sa
liberté, on ne lui demandait qu’un bon conseil dans les circonstances
présentes. L’officier répondit courageusement que les Algériens
n’avaient qu’un parti à prendre, c’est-à-dire de s’humilier devant le
roi de France et d’implorer la paix. Le dey jura qu’il aimait mieux
voir sa ville réduite en cendres que d’y consentir.
Après un bombardement continu de plusieurs jours, Duquesne laissa
Tourville à la tête de quelques vaisseaux pour bloquer la ville et
regagna la France tandis que l'amiral ne tardait pas à recevoir des
propositions
de paix qui furent bientôt agréées.2
Duquesne devant Alger
Enfin, en 1684, Duquesne fut envoyé
devant Gênes pour punir cette république d’avoir, contrairement aux
traités, prêté secours aux ennemis de la France. Il lança 14 000 bombes
dans la ville, qu’il incendia, et l’année suivante, on vit arriver à
Versailles, le doge de la république génoise, accompagné de quatre
sénateurs, pour s’humilier aux pieds de Louis XIV.
Après cette expédition, Duquesne revint en France au sein de
sa
famille
et cessa de naviguer. Il mourut à Paris, en 1688, dans un état de
vigueur et de santé dignes de l’âge d’or. Son cœur fut transporté en
Suisse et inhumé dans le temple d’Aubonne par les soins de son fils,
qui était baron de ce lieu.
Plaque commérorative fixée
auprès du
cœur de Duquesne
dans le
temple d'Aubonne ( Suisse ) en1700.
Traduction ci-dessous, note 3.
Louis XIV faisait cas de Duquesne : on a remarqué
qu’il fut seul
exempté par le roi d’éprouver les effets de l’édit de 1685, portant
révocation de celui de Nantes. Il fut encore gratifié par Louis XIV de
la terre du Bouchet, près d’Étampes, qui fut alors érigée en marquisat.
Et le roi, sentant bien qu’en cette circonstance c’était l’homme qui
ennoblissait la terre, bien loin d’être ennobli par elle, ordonna que
le nom de Bouchet fût changé en celui de Duquesne, afin de le
transmettre à la postérité.
Duquesne avait été fait lieutenant général des
armées navales lorsqu’il
partit pour combattre Ruyter, et ne parvint jamais, malgré sa gloire
croissante, à un grade plus élevé. Lorsqu’il vint à la cour, après
l’une de ses victoires, rendre compte de ses préparations, le roi
l'avait
beaucoup complimenté
, puis il lui dit : « Je
voudrais, Monsieur, que
vous ne m’empêchassiez pas de récompenser les services que vous m’avez
rendus comme ils méritent de l’être ; mais vous êtes protestant, et
vous savez mes intentions là-dessus. »
Duquesne, de retour chez lui, rapporta ces paroles à sa femme. « Il
fallait lui répondre : Oui, sire, je suis protestant, mais mes services
sont catholiques. » "On ne peut que gémir, dit un
biographe, de ce que
Louis XIV ait cru sa conscience intéressée à ne pas élever Duquesne à
la seule dignité militaire qui lui manquât, et que cette même opinion
ait empêché qu’on élevât en France un tombeau à celui qui avait conquis
à ce royaume l’empire de la mer".
Sculpteur:
Guillaume Rueda. Musée de la Marine. Paris.
De caractère très difficile, toujours en conflit
avec ses chefs et ses
subordonnés, Duquesne n’en demeure pas moins un des plus brillants
marins de son temps.
Un grand nombre de membres de sa famille naviguèrent auprès de lui et
servirent aussi avec brio la marine: son fils Henri (1652- 1722), ses
neveux Abraham Duquesne-Guitton (1653-1724) et Abraham–Louis
Duquesne-Monnier (1654- 1726).
La Marine honorera cet illustre marin en donnant
son nom à huit de ses
navires.
Roger
COGUIEC
-1- Lors de cette bataille sur les côtes
anglaises, Duquesne qui commandait la seconde division de l'escadre
française de l'amiral d'Estrées battit Evertzen, vice-amiral de
Hollande, et lui fit éprouver
d'énormes pertes. Mais il n'exploita pas cette victoire et se retira
pour réparer ses propres avaries.
-2- Lire aussi, dans cette rubrique, la notice
de Roger Coguiec sur Anne-Hilarion Tourville.
-3- "Arrête tes pas, voyageur. Ici repose le cœur d'un héros jamais
vaincu: le très noble et très célèbre marquis Abraham du Quesne, baron
et seigneur du Quesne, de Walgrand, de Monrose, du Quérichard, d'Indret
etc... amiral des flottes françaises, dont l'âme est dans les cieux
mais
dont le corps n'a trouvé nulle part de sépulture. Jamais cependant le
souvenir de ses exploits ne disparaîtra. S'il est possible que tu
ignores l'incorruptible fidélité d'un si grand homme envers son Prince,
son inébranlable courage dans les combats, son extraordinaire sagesse
dans les conseils, la noblesse et l'élévation de son âme,
son zèle ardent pour la vraie religion, interroge la cour, l'armée,
l'Eglise, et mieux encore: l'Europe, l'Asie, l'Afrique et les deux
mers. Mais si tu demandes pourquoi un splendide mausolée a été élevé au
très vaillant Ruyter et aucun à son vainqueur, le respect dû au Roi
dont la puissance s'étend au loin empêche de répondre. Henri, son fils
aîné, seigneur de cette terre et parrain de cette église lui a érigé,
par piété filiale, dans le deuil, la douleur et les larmes ce triste
monument en l'an 1700".
EN SAVOIR PLUS

Ed. France-Empire 1992 |

Ed. Ancre de Marine 1993/2005 |

Ed. du Gerfaut 2004 |
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