Un
récit autobiographique passionnant qui nous emporte dans le sillage
des grands chalutiers de Fécamp et de Saint-Malo, à la pêche à la morue
dans les eaux de Terre-Neuve, de Saint-Pierre et Miquelon, du Labrador,
mais aussi de la Norvège.
Ce récit vécu
de l'intérieur nous
plonge au
cœur de la vie du chalutier, au coude à coude avec les marins. Fernand
Leborgne, parce qu'il en a lui-même gravi tous les échelons, nous fait
connaître la vie d'un mousse, d'un matelot, d'un capitaine de pêche,
d'un lieutenant, d'un second, et enfin d'un capitaine de navire. Il
nous fait arpenter la vie du pont et celle de la passerelle
et passer de la salle des machines à la cuisine.
Mais
ce
récit est bien plus qu'un documentaire sur la pêche à la morue, car il
est pris dans le cours inexorable de l'histoire. Histoire des
techniques d'abord, où en une cinquantaine d'années, on passe d'une
pêche encore artisanale, même si les bateaux sont à moteur et non plus
à voile depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, quand commence la
vie de marin de l'auteur né en 1931 et mousse à 14 ans, à une pêche
faite par des bateaux-usines qui ne salent plus la morue mais la
congèlent, transforment les autres prises en farine de poisson et le
merlan bleu en surimi. Les capacités de pêche sont
multipliées par 100, si bien que la mer devient petite et les poissons
comptés. Après les Trente Glorieuses, commence le temps des soucis:
crise pétrolière qui affecte le coût du carburant des campagnes de
pêche, crise politique surtout due à la volonté de tous d'avoir la
mainmise sur les eaux de moins en moins poissonneuses du Grand Nord.
A
la Deuxième Guerre Mondiale qui était militaire, succède une guerre
mondiale politique : on se bat pour des frontières faites de vagues et
d'écume, mais aussi de parts de marché, et tout se joue dans la
délimitation des eaux territoriales et la fixation des quotas de pêche.
Le Canada, la France, l'Espagne et le Portugal se bagarrent comme des
chiffonniers ou plutôt des marchands de poissons, non pour quelques
arpents de neige, mais pour quelques milles d'eaux territoriales en
plus.
Le récit nous apprend que le XXème siècle s'arrête dans
les
années 90. L'humanité se réveille avec la gueule de bois, on découvre
que les fonds marins ne sont pas inépuisables et que la morue est en
voie d'extinction dans bon nombre de bancs.
La vie de Fernand
Leborgne
est marquée par cette rupture: il devient armateur, il reste à terre
pour tenter de sauver du désastre la grande pêche. Il y parvient
difficilement par la diversification: pour sauver la pêche à la morue,
il monte une entreprise de pêche à la crevette en Guyane. On le suit
dans ses transactions comme on l'a suivi dans ses campagnes de pêche:
il y fait preuve de la même volonté farouche d'être le digne héritier
de cinq siècles de pêche à la morue qu'il ne veut pas voir mourir.
Tout
cela est écrit dans une langue simple, truffée d'expressions de marins
dont le terroir est le grand large. Saluons ici le travail de Mathilde
Jounot qui a collaboré à la rédaction du récit sans jamais imposer
autre chose que la voix d'un homme qui nous dit : "J'avoue que j'ai
vécu".
René
LE RU