John
Franklin
1786-1847
par
Michel RIVIERE
John Franklin, officier de la Royal Navy, participa
à 4 missions d’exploration dans les régions arctiques ; en mai 1845 il
partit pour
découvrir le Passage du Nord-Ouest, rencontra des baleiniers
en juillet
dans la baie de Baffin puis ne
donna
plus signe de vie ; il doit aussi sa notoriété aux nombreuses
recherches
entreprises pour le retrouver, lui, son équipage et les 2
navires dont la
disparition demeure l’un des plus grands mystères maritimes.

Il naquit en
1786 à Spilsby dans le
Lincolnshire ; attiré par la mer et passionné de sciences
naturelles, il
fit un voyage
d’essai sur un navire marchand
avant de s’engager à quatorze
ans dans la
Royal Navy ; il participa à la bataille de Copenhague en 1801,
opposant
les Anglais aux Norvégiens et aux Danois. La même année, en tant que
midship
(aspirant), il accompagna son oncle Matthew Flinders pour reconnaître
une
partie du littoral de la Nouvelle-Hollande (Australie.) Il apprit,
auprès de
lui, à faire des levés et à établir des cartes marines ; il alla à
Canton, combattit
les Français en 1804 à Pulo Aura en mer de Chine. En 1805 il participa
à
la
bataille de Trafalgar sur le Bellérophon,
à bord duquel il était chargé de la
signalisation. Il fut promu lieutenant en 1808, prit part quatre ans
durant au
blocus de la mer du Nord, fut blessé
à
la Nouvelle-Orléans en 1815, avant
d’être mis en
demi-solde pendant plus de deux ans.
LE SPITZBERG
avril - octobre 1818.
Pour gagner la
Chine et ses richesses, les
Européens essayaient, depuis le XVe siècle, de
trouver une route maritime plus
rapide que celles du Cap de Bonne Espérance et du Cap Horn. Cette voie
qui
relie l’océan l’Atlantique au Pacifique par l’Arctique canadien et
qu’on appelle
Passage du Nord-Ouest, John
Barrow, secrétaire
de l’Amirauté britannique, en relança la recherche au début du XIXe
siècle. Les états de service
de Franklin lui valurent d’être
recruté pour une expédition et en 1818, à
la tête d’un brick, il seconda David Buchan
pour gagner la Sibérie par le pôle nord et sa mer polaire ouverte.
Bloqués par
le pack près du Spitzberg, ils s’en retournèrent après avoir
atteint 80º 37’ de latitude nord.

Halte
dans la forêt en hiver
par
George Back, officier, membre de l'expédition, mars 1820.

Le chef indien Akaïtcho
et son fils
par Robert Hood, officier, membre de l'expédition.
|
L'EXPEDITION
COPPERMINE 1819
-1822.
En
1819,
assisté de trois
officiers et d’une ordonnance, Franklin dirigea une expédition
terrestre sur la côte du Grand
Nord canadien à l’est de la rivière Coppermine.
Il
débarqua en août à York Factory
dans la baie d’Hudson, traversa sur
des
canoës maints canaux,
lacs et rivières, remonta de dangereux
rapides, frôla la mort plus d’une
fois ; il parvint en octobre à Cumberland
House fort du Saskatchewan qu’il quitta en
janvier 1820 avec des traîneaux, des chiens, des
conducteurs fournis
par les Compagnies de traite de
fourrure, la
Compagnie de la Baie
d’Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest.
Ayant
abandonné les tentes trop lourdes, le groupe dormit à la belle étoile,
souffrit
du froid, de la faim et du poids des raquettes. Il rallia le fort Chipewyan en mai puis le fort
Providence en juillet où Franklin recruta Akaitcho, le chef
indien des
Yellowknives (couteaux jaunes)
et 9 de ses hommes pour servir
de guides
et de chasseurs ; ils furent 26, Anglais, Amérindiens, trappeurs
« canadiens
français » dont 2 interprètes à se diriger vers le lac Winter
auprès duquel
en août 1820 ils édifièrent une « cabane » appelée fort Enterprise.
L’hiver y fut terrible
avec des températures de -50°. Les arbres, gelés, étaient
« plus difficiles
à couper que la pierre », les vivres manquaient, Franklin
lisait des
livres religieux. Il descendit la Coppermine River en juillet
1821. Les Indiens,
craignant les représailles des Esquimaux ainsi que les interprètes en
désaccord firent
bientôt défection.
Franklin
cartographia
la côte mais ne put atteindre la baie Repulse comme prévu pour
rejoindre Parry
qui devait venir par la mer ; le 22 août, faute de nourriture, il donna
l’ordre
du retour en un lieu de la péninsule de Kent qu’il appela cap Turnagain
(demi-tour).
Les canoës étant endommagés, les hommes durent marcher et
furent réduits à
manger de nauséabondes et indigestes tripes de roche
(lichens), de
vieilles peaux
de gibier bouillies et même des souliers. Franklin y gagnera le surnom
de « l’homme
qui mangea ses bottes ». On abattit un guide accusé d’avoir
tué
plusieurs
hommes et d’avoir fait passer de la
viande
humaine pour du loup.
|

Le Barren Grounds le
16 septembre,
partie traversant les Badlands à l'est de la rivière Coppermine.
"Récit
d'un voyage
dans les rives de la mer polaire dans les années 1819-1822",
Londres. John
Murray.
Ouvrage initialement publié par
John Franklin (1823).
Gravure d'Edward Finden
(1791-1857) d'après la peinture de George Back (1796-1878).
Onze hommes
moururent de faim et de froid, les
autres furent
sauvés par les Indiens. Le nombre de chasseurs et de
guides, le ravitaillement
promis par les Compagnies
rivales avaient
été insuffisants. Certains notèrent qu’à peine 800 km de côtes avaient
été cartographiés
pour un périple de
9000 km et reprochèrent aussi à
Franklin les pertes humaines, son manque de concertation, son
inadaptation au
climat, son désarroi devant l’imprévu. On n’en tint pas
compte, on le considéra
comme un héros ; en 1822, dès son retour, on le nomma post
captain (capitaine
de vaisseau). En 1823, il publia sa relation de voyage.

LE
MACKENZIE
1825-1827.
Pressenti
pour diriger
une nouvelle exploration, Franklin prit la
précaution d’envoyer au Canada en
1824 une
grande quantité de provisions et 3 embarcations construites
spécialement ;
il pouvait compter sur
l’aide des Compagnies
qui avaient fusionné. Il partit de Londres en février 1825, gagna
New-York puis
le fort Franklin construit près du grand lac des Ours où il passa
l’hiver. En
juin 1826 le groupe descendit le fleuve Mackenzie puis se scinda en
deux. Avec
Back et 14 hommes il longea la côte à l’ouest de l’estuaire, rencontra
des
Esquimaux hostiles, reconnut une rivière de l’Alaska alors possession
russe
mais les brouillards,
les glaces mouvantes
et le froid l’obligèrent à faire demi-tour ; un deuxième groupe conduit
par
Richardson, parti vers l’est, atteignit
la
rivière Coppermine. A eux deux ils parcoururent 8000 kilomètres,
Franklin cartographiant
950 kilomètres de côtes nouvelles
et Richardson 1600. Ils furent de retour à Liverpool en septembre 1827
avec de
précieuses collections d’histoire naturelle. L’année suivante Franklin
publia le
récit de son voyage et convola en secondes noces. Il fut anobli en
1829. De
nombreuses sociétés savantes lui décernèrent d’honorifiques
distinctions.

GOUVERNEUR
DE
TASMANIE 1837-1844.
De
1831 à 1834,
Sir John Franklin commanda une frégate en Méditerranée pour
surveiller les
côtes de la Grèce indépendante
depuis peu. En 1836 il fut nommé
lieutenant-gouverneur de la Terre de Van Diemen (Tasmanie) qui avait
été débarrassée
des aborigènes par son prédécesseur ; les convicts (condamnés
déportés)
représentaient 45 % de la population ; inexpérimenté mais
plein de bonne
volonté et d’idéaux humanitaires, aidé par son épouse Jane, il lutta
contre la
corruption, créa un collège et un établissement destiné à la
vulgarisation
des sciences naturelles, mais il se heurta à des clans et fut
destitué en
1843… en ayant gagné l’estime d’un grand nombre de colons et de
convicts.
DERNIERE
EXPEDITION 1845-1847.
L’Amirauté
organisa une nouvelle
expédition pour découvrir le Passage : en mai 1845 deux
bombardes prestigieuses
qui venaient de faire leurs preuves en Antarctique quittèrent la
Tamise, le HMS
Erebus de 378 tonneaux commandé par Franklin et le HMS Terror de 331
tonneaux
sous les ordres du capitaine Crozier. Elles avaient été dotées des
dernières
innovations technologiques : un moteur à vapeur (de locomotive)
à
utiliser en cas de difficultés permettait
d’atteindre une vitesse de 4 nœuds à l’heure (7,4 km/h), des plaques
d’acier renforçaient
l’étrave pour résister à la pression des glaces, 5 épaisseurs de bois
dont une
en bouleau du Canada isolaient les flancs, les cabines des
officiers
étaient chauffées
par de l’eau chaude circulant dans des tuyaux.

L'Erebus
Les navires et
un tender
emportaient des provisions pour trois ans minimum dont 62 tonnes de
farine,
17 600
litres d’alcool, 8000 boîtes de conserves de viande, de soupe et de
légumes, du
pemmican, 4200 kg de citronnade
pour
lutter contre le scorbut, 3215 kg de tabac, 1069 kg de thé. Chaque
navire
avait sa bibliothèque de plus de 1200
livres, du matériel éducatif et un orgue. De la vaisselle en
porcelaine, des
couverts en argent, des verres de cristal avaient été
embarqués mais les
chaussures, les vêtements et les couvertures n’étaient pas adaptés au
climat
polaire ! Franklin fit célébrer l’office deux fois par jour.
Au Groënland,
on transborda la cargaison du tender, notamment 10 bœufs qu’on abattit,
et le
ravitailleur s’en retourna avec des marins défaillants, l’équipage (29
ans de
moyenne d’âge) passa de 134 à 129 membres dont 24 officiers
et deux maîtres-glaces
chargés de surveiller la banquise (épaisseur et mouvements). Le 26
juillet 1845 Franklin s’entretint avec
un
capitaine de baleiniers dans
la baie de Baffin puis, malgré la menace
d’une banquise précoce, il partit pour se frayer un passage dans le
dédale des
îles arctiques où il disparut à
jamais.

|
LES
RECHERCHES.
En
1848, sans
nouvelles depuis bientôt 3 ans, l’Amirauté
commença les recherches. Elle offrit une prime de 10000 livres à qui
trouverait
les bateaux et une de 20000 à qui découvrirait l‘explorateur (le
salaire annuel
de Franklin en Tasmanie se montait à 2500 livres). Jane Griffin, son
épouse,
ajouta 5000 livres. Elle dépensera toute sa fortune à armer des navires
de
secours et remuera ciel et terre avec une volonté qui fera
l’admiration du monde entier. La Compagnie de la baie d’Hudson, des
mécènes privés, des
souscriptions publiques financèrent aussi des expéditions. De 1848 à
1859 leur
nombre s’éleva à 52 dont 6 par voie de terre. Tous les moyens furent
bons pour
prévenir les naufragés comme placer des messages sur les
colliers dont on
avait muni des renards blancs capturés ou dans des tonneaux largués au
large.
En 1850, sur l’île de Beechey, on trouva les tombes de trois marins.
L’Amirauté
avait toujours l’espoir de retrouver Franklin vivant : en 1852
elle
l’éleva au grade de rear-admiral (contre-amiral). Deux ans plus tard le
docteur
John Rae racheta à des Inuit un
plat
d’argent portant le nom de Franklin, des couverts aux initiales des
marins et
d’autres objets de l’expédition ; ils avaient été trouvés non loin de
la rivière Back près des cadavres
éparpillés d’une trentaine d’hommes blancs, certains corps avaient été
découpés
au couteau et des récipients contenaient des restes humains. Il n’y
avait pas eu
de survivants.
L’Amirauté,
qui avait dépensé 675000 livres soit environ
2,5
millions d’euros pour rechercher l’équipage et qui l’avait
officiellement porté
disparu quelques mois plus tôt, n’admit pas que des Anglais aient pu
devenir
des cannibales. Charles
Dickens et l’Angleterre bien-pensante
victorienne
s’indignèrent violemment et accusèrent les Inuit ces
« sauvages traîtres,
cupides et cruels» d’avoir tué et mangé les Anglais. En 1859 un cylindre de métal
contenant deux messages fut
trouvé dans un cairn de l’île du Roi-Guillaume
: celui de mai 1847 précisait l’itinéraire suivi et affirmait que tout
allait
bien, l’autre d’avril 1848, signé des capitaines Crozier et FitzJames, mentionnait que les navires
bloqués par les
glaces venaient d’être abandonnés, que John Franklin était mort le 11
juin
1847, que le total des morts s’élevait à 24 et que les 105 survivants
s’apprêtaient
à partir le lendemain vers la rivière Back (dans l’actuel Nunavut).
Les
recherches connurent des pertes en hommes et en navires mais elles permirent de reconnaître la
quasi-totalité des îles du
Grand Nord. Au début des années 1980, s’appuyant sur des techniques
médico-légales, Owen Beattie, professeur d'anthropologie, examina des
os récupérés sur l’île du Roi-Guillaume : ils présentaient des
marques de
lames attestant la pratique du cannibalisme. Les Anglais s’étaient bien
entre-dévorés ! Il fit des prélèvements d’os, de peau, de
cheveux et
d’ongles sur un des marins de l’île Beechey. Il nota une quantité
élevée de
plomb ; il l’attribua aux boîtes de conserve. Fabriquées dans
l’urgence, elles avaient été mal soudées au plomb « qui avait
coulé à
l'intérieur comme de la cire fondue » Il conclut que l’équipage était mort de
saturnisme mais aussi
de froid, de faim, de fatigue, de maladie (tuberculose, pneumonie,
scorbut). En
1992, 1993, 1994, 11 squelettes trouvés sur l’île du Roi Guillaume
présentaient,
eux aussi, une teneur en plomb élevée et des traces de dépeçage,
confirmation que
les Anglais s’étaient entre-dévorés. Selon des études récentes,
l’intoxication
par le plomb serait due aussi au système de désalinisation de l’eau de
mer (le moteur
consommait 1 tonne d’eau douce par heure). Un équipage inexpérimenté -
seuls Franklin,
Crozier et les deux maîtres-glaces avaient eu une expérience de
l’Arctique - des
équipements vestimentaires inadaptés, des erreurs de navigation dues
peut-être
à des cartes erronées expliquent aussi cette tragédie.
Entre 1903 et
1906, c’est
Amundsen, grand admirateur de Franklin qui, sur un cotre de 47 tonneaux
et avec
un équipage de 6 hommes, sera le premier à « faire »
le Passage.
|

L'Investigator,
navire de secours, dans le pack
le 8 octobre 1850.
Lithographie du lieutenant S.Gurney Cresswell, 1854.

Reliques
de la dernière expédition,
trouvées
et achetées aux Inuits par
le Dr Rae.
Croquis
de Walter William May, Londres, 1855.
|
Outre
les romanciers et les historiens, Franklin a inspiré de nombreux
artistes, poètes,
peintres, musiciens ou sculpteurs. Au Canada il représente une
sorte de
mythe national. Il est, avec Vancouver, celui qui a
cartographié le plus de
kilomètres de côtes canadiennes. Une chanson en son honneur est devenue
l’hymne
officieux du pays qui attache un grand prix à poursuivre les
recherches,
qui considère le
Passage comme sien, d’autant
qu’il revêt un indéniable intérêt stratégique : pour
aller de Rotterdam à Tokyo il faut parcourir 23300 km par
le canal de Panama, 21100 km par le canal
de Suez et 15900 km par le Nord-Ouest. La fonte des glaces le rendra
navigable
toute l’année. De plus, la présence
de pétrole dans les fonds sous-marins attise les
convoitises et de nombreux
pays, Etats-Unis et Russie en tête, considèrent que le Passage se
trouve dans
les eaux internationales. En 2010, l’épave de l’Investigator,
navire prisonnier
des glaces en 1851 a été repérée dans
11
mètres d’eau au
nord de l’île de Banks dans
la baie de Mercy. Sa fouille est prévue. Les expéditions se succèdent
pour localiser
l’Erebus et
le Terror
avec des magnétomètres
et des sonars. En
août 2011 un sous-marin autonome de haute
technicité devait entrer en action à l’ouest de l’île du Roi-Guillaume.
Quant
au pieux amiral on ne sait s’il fut inhumé ou s’il fut confié à la mer.
Michel
RIVIERE
BIBLIOGRAPHIE
FRANKLIN
(John).- Narrative of a Journey to the shores of the Polar Sea in the
Years
1819, 20, 21 and 22 .Londres
1823 ( réimpr Londres, Conway Maritime
Press, 2000.)
FRANKLIN
(John).- Narrative of a second expedition to the shores of the polar
sea in the years
1825,1826 and 1827. Londres,
1828 (Réimpr
Edmonton 1971)
EN
SAVOIR PLUS

Editions du Félin 2007 |

Ed. Bayard Jeunesse 2007 |

Ed. Robert Laffont 2008 |

Ed. Fayard 2009 |

Roman. Ed. Alto, Québec 2009 |

Ed. La Table Ronde 2011 |

Roman. Ed. Folio 2005 |

Bertrand Imbert. Ed. Gallimard Découvertes 1987
|
En
anglais :

Ed. Faber & Faber 2009 |
|