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Le naufrage effacé
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Saône
Vole,
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Là-haut
sur la mer
Les
8 vents de Majorque
Retour
de pêche
Rencontre
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Rêveries
arctiques
Les
mers ne devraient pas mourir
|
Le
gabier de La Saône
©
Un récit de mer de Jean-Paul LEGER
3 mars 1957. Dans une rue du Ker Borny, petit village de la côte
nord-ouest de l’île d’Yeu, un vieil homme, au cœur fatigué par des
années de dur labeur, vient de s’effondrer. Ultime départ pour un
voyage dont Pierre Chalot ne reviendra pas.
Nous n’entendrons plus
jamais les belles histoires que nous racontait le grand-père Chalot ;
des récits dont je n’ai que de vagues souvenirs, qui sentaient la mer,
les tempêtes et les rivages mystérieux du lointain Pacifique.
L’une de ses aventures me fascinait et m’intriguait ; un jour qu’il
cheminait dans la jungle avec son fusil, un bruit venu des fourrés le
fit sursauter. Un petit cochon surgit et vint sucer le bout du canon.
Que faisait le grand-père dans la jungle avec un fusil ? Dans quel pays
se trouvait-il ?
Dans la famille on se souvenait de Pierre Chalot,
patron de dundee
respecté comme le témoigne une lettre de félicitations du Ministre de
la Marine datée du 8 septembre 1913 ainsi qu’un brevet de décoration
délivré en 1926. Quant à ses pérégrinations dans la jungle, tous
avaient en mémoire quelques vagues histoires de cannibales. On se
souvient des conques, posées sur le rebord de la cheminée, dans
lesquelles il nous faisait écouter la mer…Oublié dans un fond de
tiroir, dormait un carnet jauni et mangé par les mites : son livret de
solde sur lequel figurent ses divers embarquements sur les navires de
l’Etat entre 1889 et 1894.
C’est en compulsant des documents d’époque, conservés dans
les archives
depuis plus d’un siècle et en questionnant les plus anciens, que j’ai
reconstitué, en partie, les aventures du jeune gabier…
Le 7 mai 1889, il quitte son île natale pour aller revêtir
l’uniforme
des marins de l’Etat. Pierre a vingt ans mais navigue déjà depuis près
de sept ans. Intéressante recrue pour la Royale qui lui délivre son
brevet de gabier après un an de formation à Brest et à Lorient sur les
navires Bretagne
et Résolue
transformés en bâtiments-écoles. Puis,
c’est le grand départ pour des contrées inconnues!
Deux ans auparavant, la France et l’Angleterre avaient signé
une
convention pour maintenir la neutralité de l’archipel des
Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu). Une commission navale mixte avait
pour mission d’assurer la protection des personnes et des biens des
sujets britanniques et des citoyens français dans ces lointains
territoires. Voilà donc ce qui amena notre aïeul dans le Pacifique Sud
!
Après un long périple à bord du paquebot
l’Australien
qui l’emmènera
jusqu’en Nouvelle Calédonie, Pierre a mis son sac à bord de
l’aviso-transport La
Saône appartenant à la Division navale du
Pacifique. Pendant trois ans, il servira sous les ordres du capitaine
de frégate Gadaud à bord de cette unité de 64 mètres de long équipée de
voiles et de deux chaudières de 175cv. Six ans plus tôt, ce fier
navire, affecté à l’escadre d’Extrême-Orient de l’Amiral Courbet, avait
pris part aux combats glorieux de la rivière Min.

L'aviso-transport
La
Saône.
Photo © Musée de la Marine.
Pour le jeune matelot de l’île d’Yeu, la
découverte de ces contrées
exotiques avait de quoi surprendre. Difficile de s’adapter au climat
très dur, chaud et humide qui caractérise ces îles. Il va y rencontrer
des indigènes qui, selon des observateurs de l’époque, étaient très
barbares et de mœurs plus sauvages que partout ailleurs dans le
Pacifique. Certaines tribus étaient encore anthropophages. Malgré la
politique de clémence appliquée par les marins, les actes de meurtres
et de pillage se multipliaient. Selon un autre observateur de cette fin
du 19ème siècle, les indigènes ne voulaient que tuer des blancs et ils
le proclamaient sans ambages. Ils déclaraient à qui voulait l’entendre
qu’ils n’avaient plus peur des navires de guerre ! Quant aux colons, il
se trouvait parmi eux des individus peu recommandables. Ces derniers,
Anglais et Français, ne s’entendaient guère. Ils se pillaient, se
volaient, au mieux s’insultaient ! Ajoutons à cela des pasteurs et des
missionnaires qui se faisaient une rude concurrence pour récupérer des
ouailles, le tableau n’était guère reluisant mais, malgré ces
querelles, les états-majors britannique et français devaient maintenir
un semblant d’ordre. Il y eut des arrestations, des jugements et même
des exécutions de condamnés.
Les équipages étaient malmenés par la
chaleur suffocante et la vie à bord était très pénible. Beaucoup de
marins souffraient de paludisme. Pour ces raisons, les officiers en
charge de la commission navale mixte décidèrent que, durant les fortes
chaleurs, en février notamment, les navires iraient relâcher dans des
zones plus clémentes. Pour La
Saône, le choix était simple car la
Nouvelle Calédonie était toute proche. Quant aux Anglais, ils allèrent
se reposer dans les ports australiens.
A terre, d’autres dangers menaçaient les marins
car des individus peu
scrupuleux n’avaient pour objectif que de soulager les poches des
matelots en goguette ! A Nouméa, les filles et les bistrots ne
manquaient pas et les autorités n’avaient de cesse de les sermonner : «
Le libertinage
est, avec l’ivrognerie, le vice le plus fatal à la santé
! Les maladies vénériennes dégradent l’homme ; elles l’empoisonnent lui
et ses enfants ; elles en font un objet de dégoût pour tous ceux qui
l’approchent… » Et ce n’est pas tout : « L’excès des boissons engendre
des maladies, des vices et conduit même au crime. L’ivrognerie fait
plus de victimes que toutes les maladies réunies. Elle rend les marins
vieux avant l’âge, et elle en fait des hommes abrutis et
indisciplinés… » Ces conseils suffisaient-ils pour
raisonner ces
jeunes marins qui, durant des mois voire des années, devaient supporter
promiscuité et règles de discipline sévères ?

Carte des
Nouvelles Hébrides datant de 1890
Aux Nouvelles-Hébrides, la répression était
parfois brutale lorsque les
indigènes se rendaient coupables de meurtres de colons. Toujours est-il
que les deux canons de 14 cm de La
Saône entraient souvent en action
pour bombarder les villages hostiles. Ces opérations faisaient-elles
beaucoup de victimes ? On peut en douter en lisant le récit du Père
Douceré, témoin de ces tirs qui rataient souvent leurs cibles. Les
indigènes, placides, ne prenaient pas la chose au tragique et disaient:
« Manoa i chout him
bouch ! » prononciation bichlamar de l’anglais « Man of war shot bush !
» (le navire de guerre a tiré sur la brousse !)
Lors des expéditions punitives à terre, les marins
avaient en face
d’eux des guerriers redoutables, plus adroits avec leurs arcs qu’avec
des fusils. « Ils aiment la bagarre, le sang ne leur fait pas peur et
la chair humaine ne les rebute pas non plus » rapportait un
missionnaire. Equipés de sagaies avec des dents de requins plantées à
l’extrémité pour « élargir la plaie et faire saigner les chairs », il
valait mieux ne pas tomber entre leurs mains. Les actes de cannibalisme
étaient surtout le fait des « Manbush » de Mallicolo où l’horrible
festin suivait les coups de main. Les archives des missionnaires ne
manquent pas d’anecdotes terrifiantes.

Missionnaires
et Néo-Hébridais vers 1890
|

Guerrier
Néo-Hébridais vers 1890 |
Mais revenons au grand-père cheminant dans la jungle avec son
fusil et
retrouvons La Saône
en novembre 1891…
Le navire croisait au large de l’île Espiritu Santo. Le
temps était
maussade et la température étouffante. Des vents d’est-sud-est en
rafales charriaient de gros nuages chargés d’averses. Après le
branle-bas matinal, la cérémonie des couleurs et l’incontournable café
quininé, l’équipage était appelé aux postes de manœuvre pour mouiller à
Port Olry. Les jeunes marins découvraient un site paradisiaque : eaux
turquoise et forêt luxuriante. Des pères maristes français se
trouvaient là, certains en très mauvaise santé, souffrant de fièvres
dites pernicieuses, de fièvres paludéennes appelées aussi fièvres
intermittentes, de dysenterie, etc. Il était d’usage de dire qu’aux
Nouvelles Hébrides, une année en valait deux ! L’aviso leur débarqua de
la farine, une barrique de vin et quelques matériaux de construction.
Quelques heures plus tard, appareillage pour Port-Sandwich.
Ce port,
situé un peu plus au sud, dans l’île de Mallicolo était considéré comme
le meilleur port de toutes les Nouvelles Hébrides. Le navire patrouilla
quelques jours sur la côte est de cette île bordée de coraux blancs
soudés à la terre ferme. Nulle part dans cet archipel ils ne forment
une mer paisible en comparaison avec le grand lagon de la Nouvelle
Calédonie.
Fin novembre 1891, une grande effervescence régnait à
Port-Sandwich. Des colons avaient été massacrés par des guerriers
canaques. Acte de vengeance ? C’est bien possible mais les vraies
raisons ne sont guère évoquées…
Le navire anglais Dart
se porta
au-devant de La Saône et de la corvette Cordelia
pour informer les deux
commandants de la situation. Dans la nuit du 24 au 25 novembre, le
commander Grenfell du Cordelia
réunit d’urgence l’état-major de crise
composé d’un nombre égal d’officiers de chacun des navires :
-
Messieurs, nous allons châtier ces sauvages ! Dès l’aube, les
compagnies de débarquement se lanceront à la poursuite des fauteurs de
troubles. Brûlons des villages pour l’exemple et faisons des
prisonniers. En cas d’attaque ou de résistance, dites à vos marins de
tirer !
Au petit matin, Pierre se saisit du fusil, de la baïonnette et des
cartouches que lui remit un quartier-maître fourrier. Sur le pont, les
ordres retentissent :
- Les baleinières et le youyou sont parés !
- Embarquez !
La lente progression aux avirons laissait le temps de
scruter le rivage
où régnait un calme inquiétant. Sans bruit, marins anglais et français
prirent pied sur les coraux et s’enfoncèrent dans la jungle. Les
détachements approchèrent d’un premier village. Pas âme qui vive
!
- Brûlez les cases ! lança un officier.
L’ordre fut exécuté
prestement.
Des torches mirent le feu aux paillotes et d’immenses flammes
s’élevèrent dans l’air chargé d’humidité. Un peu plus à l’est, apparut
une longue colonne de fumée : les Anglais incendiaient des habitations.
Au total, quatre villages de la tribu d’Asouk furent réduits en
cendres. Tous les habitants avaient pris la fuite et l’officier qui
commandait le détachement supposa que les rebelles s’étaient réfugiés
sur la côte est de Port-Sandwich.
Pierre et son escouade reçurent l’ordre de bivouaquer puis
d’attaquer,
au petit matin, les tribus situées au fond du port. C’est là que le
premier meurtre avait été commis. Nuit sans sommeil dans la jungle
profonde. Des roulements sourds de tambour résonnaient dans le
lointain. Un aspirant les rassura :
- Les indigènes craignent
l’obscurité, lieu de prédilection des esprits malfaisants !
Ce jeune
officier prénommé Gaston se passionnait pour les mœurs et les coutumes
des habitants. Il ne se séparait jamais de son petit carnet qu’il
griffonnait sans cesse.
Pierre commençait à s’assoupir quand, soudain, un bruit de
branches
brisées et un grognement le tirèrent de sa torpeur. Il n’eut même pas
le temps d’épauler ! Un petit cochon, curieux, s’approcha de lui, vint
renifler le canon du fusil puis s’enfonça dans les fourrés… Le cœur des
matelots battait encore la chamade quand, cette fois-ci, un cri
strident les glaça d’effroi. Deux ombres apparurent au faîte d’un arbre
gigantesque :
- Des chauve-souris géantes !
Deux bruyantes mais
inoffensives roussettes se chamaillaient, plus attirées par les fruits
sucrés que par la chair fraîche…
Après une nuit angoissante, sans sommeil, le visage et les
mains
dévorés par les moustiques, les marins reprirent leur progression. Les
tambours se sont tus mais, signe encore plus inquiétant, c’est toute la
jungle qui devenait silencieuse. Un silence de temps en temps troublé
par l’envol d’une multitude d’oiseaux multicolores.
Puis, des cris ! Des coups de feu résonnèrent dans la forêt.
Un grand
diable emplumé, le nez traversé par un os, surgit devant Pierre. Une
sagaie lui siffla aux oreilles et alla se perdre dans les feuillages.
Désarmé, entouré par une dizaine de marins, l’indigène n’opposa pas de
résistance mais ses yeux remplis de haine renforçaient son aspect
effrayant. Les mains et les bras solidement ligotés, on l’emmena à bord
de La Saône
où on le parqua avec d’autres prisonniers. Pierre était
impressionné par l’aspect de cet individu qui lui inspirait de la
crainte mais aussi de la pitié. Le jugement fut très vite rendu. Les
officiers de la commission condamnèrent les captifs à la déportation à
Nouméa. Les colons auraient préféré une condamnation à mort…
Profitant du relâchement général, le grand indigène dont les
pieds
n’avaient pas été entravés, bondit sur le pont, bouscula deux matelots
et se jeta par-dessus bord.
- Vite, dans les embarcations !
Récupérez
le prisonnier !
Avec une poignée de camarades, Pierre fit le tour de
l’aviso. Aucun mouvement à la surface de l’eau puis, à l’arrière, de
l’eau rougie… C’est tout ce qu’ils trouvèrent. Dans le journal de bord,
l’officier de garde écrivit cette phrase laconique : « On ne retrouve
rien. Le Canaque a disparu… »
Fort heureusement, la mission des marins n’était pas
seulement de
réprimer les révoltes indigènes. Outre des relevés hydrographiques, ils
rendaient de grands services aux habitants, aux colons et aux
missionnaires qui les surnommaient affectueusement les « mathurins ».
Ils effectuaient parfois des travaux pénibles, transportant des
briques, des madriers et des planches à l’aide des embarcations. On les
invitait souvent comme le témoigne cet extrait du journal du Père
Vigouroux : « Deux
grandes tables avaient été dressées sous la ramure
d’un superbe banian. Après le repas, les matelots de La Saône se mirent
à chanter et firent quelques décharges de mousqueterie. Les indigènes
vinrent nombreux et fraternisèrent avec les marins. »
Ces missionnaires qui se déplaçaient d’île en île avec des
embarcations
quelque peu vétustes se trouvaient parfois en difficulté et les navires
de guerre tentaient de les secourir. Dans un lieu appelé Montmartre,
près de Port-Vila, le voyageur découvrait une stèle à la mémoire des
religieux péris en mer, disparus dans les eaux tumultueuses de
l’archipel. On y relevait entre autres les noms des Pères Perthuy, Le
Fur, Tayac…
Près de 90 ans après le passage de Pierre aux Nouvelles
Hébrides –
j’avais à peu près son âge - j’ai sillonné l’archipel pour des missions
beaucoup moins risquées mais qui, par certains côtés, présentaient
quelques similitudes avec celles effectuées par l’aviso. Il s’agissait
de travaux hydrographiques et scientifiques. C’était encore du temps du
condominium franco-britannique mais les esprits étaient apaisés et les
indigènes bien placides. J’ignorais, à l’époque, que je naviguais dans
le sillage de mon arrière grand-père !
Jean-Paul LEGER
Remerciements
:
Le Musée de la Marine à Paris pour la photo de l’aviso
La Saône.
Monsieur Pierre Romain du service Historique du Pacifique.
Les services historiques de la Défense de Rochefort et de Vincennes.
Les pères Rodet et Janique du Diocèse de Port-Vila pour la
communication de documents d’archives.
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