L'accident.
Né dans un chantier anglais de West-Hartlepool ( U.K.) en 1896, le Balderton,
cargo à vapeur, va devenir en 1899 pour l'armement espagnol Ramon de la
Sota, le Gorbea Mendi.
Aux ordres du capitaine Nardiz, le 13 octobre 1911, le bateau remonte
de Sagunto ( Espagne ) vers Rotterdam avec 3800 tonnes de minerai. Le
point de midi met le Gorbea Mendi à
57 milles dans le suroît du Créac'h d'Ouessant. Nardiz trace alors sa
route pour passer à 10/12 milles de l'île. Jusque là, rien que la
routine. Mais dans l'après-midi la brume tombe, épaisse, inquiétante et
toujours sournoise. Le minerai de fer contenu dans les cales aurait-il
fait dévier les compas ? Toujours est-il que soudain, à la grande
surprise des officiers et de l'équipage, vers 7h30 du soir, le cargo
stoppe brutalement dans un grand bruit de ferrailles malmenées. Il
s'est empalé sur des roches. Le capitaine, après de vains efforts pour
déséchouer son navire blessé, fait donner de la sirène pour demander du
secours. Le temps s'est un peu dégagé, le feu d'un phare est
furtivement aperçu : un éclat blanc toutes les 15 secondes. Nardiz
consulte ses instructions nautiques, cela ne correspond à rien ! Et
pour cause, le rythme du phare de Saint-Mathieu qui était à éclipses de
30 en 30 secondes, et dont l'optique vient d'être placée sur une cuve
de mercure, a été modifié le 10 octobre, donc seulement quelques jours
plus tôt.
De
toute façon, l'avant du steamer est enfoncé par le choc contre la roche
et la mer a envahi deux cales. C'est dans le sud de l'îlot de Litiry,
sur le Cromig, que le canot de sauvetage de Molène, l'Amiral
Roussin, découvre le Gorbea Mendi
vers 9h30 du soir. Comment avait-il pu passer entre les roches sans en
heurter aucune et sans voir le phare des Pierres Noires ? Mystère.

L'îlot de
Morgol et la roche du Cromig à l'ouest du Conquet. Photo Denis Hall, SNSM.
Les
tentatives de renflouement.
Après les contacts nécessaires avec l'armateur, les secours matériels
s'organisent les jours suivants. Le remorqueur Hâleur
de la Marine échoue dans une première tentative de renflouement. Il
devient évident qu'il faut décharger le vapeur pour l'alléger. Le
Bellilois amène de Brest une cinquantaine de journaliers pour vider le Gorbea
Mendi
de son minerai. Le bateau gîte sur bâbord, il est en porte-à-faux sur
la roche et seulement son arrière flotte. On lit dans "La Dépêche" du
20 octobre : "Hier, le remorqueur Titan de la
Marine et l'Ar Stereden
ont essayé en vain de tirer hors de sa position le steamer espagnol.
Des pointes de roches le retiennent empalé." Le lendemain, une
tentative avec l'Infatigable, le plus puissant
remorqueur de la Marine, en dépit d'une marée assez forte, n'aboutit à
rien.
La
tempête du vendredi 21 octobre.
Ce soir-là, vers minuit, équipage et ouvriers, 54
personnes, se trouvaient toujours à bord du Gorbea Mendi
quand une violente tempête se leva. Plus qu'une tempête, un véritable
cyclone selon les propos du responsable de la station de sauvetage de
Molène exprimés dans une lettre au vice-amiral Duperré. Pris de peur
sur une épave mouvante, qui, ayant brisé ses amarres montait s'échouer
encore plus haut sur le Cromig, les "naufragés" firent donner de la
sirène - la machine à vapeur fonctionnant toujours - pour alerter des
secours. Entendus par le canotier François Podeur qui prévint le patron
Delarue, les appels provoquèrent la mise à l'eau de l'Amiral
Roussin.
Luttant à force de rames contre un féroce vent de sud-ouest, les
canotiers de Molène réussirent à transborder jusqu'à Quéménès, par
bordées, trempés et transis, tous les personnels restés sur le vapeur
espagnol.
Abandon
provisoire et vente de l'épave.
Une fois la tempête calmée, le Bellilois
est venu reprendre les apparaux amenés sur place pour les tentatives de
sauvetage. On s'est alors aperçu que, le steamer étant déserté depuis
l'évacuation relatée plus haut, des pilleurs d'épaves n'avaient pas
craint, malgré la mer démontée, d'accoster et d'emporter tout ce qu'il
leur fut possible d'emmener dans leurs embarcations. A une autre époque
de l'année, les goémoniers des îles auraient été les premiers accusés
des larcins, mais en octobre, la saison était finie et ils étaient
rentrés chez eux... Alors, les coupables ?
L'armateur du Gorbea Mendi
fait alors abandon de son bateau, en l'état, aux assurances qui le
mettent en vente. Vers le 10 novembre, la société des "Ateliers et
Chantiers de La Pallice" s'en porte acquéreur.
Un
an passe, puis le transit vers Le Conquet s'effectue.
Au cours de l'année 1912, la société "Decour-Lacour" de La Rochelle
travaille au renflouement du Gorbea Mendi. A
l'occasion, deux chaudières auxiliaires pour faire fonctionner des
dynamos et des pompes ont été installées sur le pont.
Le 4 septembre 1912, le maître de port du Conquet, Pesquer, se prépare
à recevoir le Gorbea Mendi
avec l'inquiétude de le voir couler sur rade ou s'échouer dans la passe
d'entrée. Enfin, les remorques ayant cassé plusieurs fois pendant la
route entre Litiry et la pointe Sainte-Barbe, le vapeur espagnol entre
au Conquet. Le souhait de Pesquer est de le faire remonter assez loin à
l'échouage dans l'aber. Finalement, l'opération s'arrête quand le Gorbea
Mendi
touche le fond, l'arrière à une trentaine de mètres à l'intérieur de la
digue Saint-Christophe et parallèle à Kermorvan. On saborde alors la
coque pour l'empêcher de flotter à nouveau et de dériver dans le port.
En
route pour Brest, inauguration de la cale sèche.
Le
20 février 1913 à basse mer les sabords sont rebouchés. A marée
montante les pompes entrent en action. Vers 14h30 le bateau flotte,
donnant de la bande à tribord. La manœuvre de sortie de port en marche
arrière est dirigée par monsieur de Kerros, sous-directeur des
mouvements au port de Brest et par le lieutenent de vaisseau Arnoux,
assistés par les pilotes du Conquet et de Brest.
A 14h50 le convoi est dans le chenal du Four. On fait pivoter le Gorbea
Mendi cap au sud. Le Hâleur de la Marine
et le Travailleur des "Vapeurs Brestois" sont en
flèche, le Cotentin des "Vapeurs Brestois" est
amarré à la poupe pour diriger l'épave. Le Titan de
la Marine, aussi présent, était peut-être à couple avec ses pompes en
action.
Arrivé à Brest sans encombre, le Gorbea Mendi
est entré directement dans la cale sèche qui vient juste d'être
terminée ( forme n°1, travaux commencés en 1903, achevés début 1913).
Les travaux de remise en état du bateau iront bon train.

Adieu
Gorbea Mendi, voici Pomone, au destin
tragique.
Le 4 juin 1913, un fringant navire sort de la cale sèche, il s'appelle Pomone,
sous pavillon français ; il appartient désormais à la "Compagnie des
Vapeurs Français".
1914 : la guerre n'arrête pas les navigations commerciales. Les routes
maritimes sont toujours fréquentées par des bateaux isolés ou en
convois, mais bientôt les U-Boote vont décimer les flottes alliées.
Le
24 novembre 1917, alors qu'il remonte de Lisbonne sur Brest avec des
phosphates et du vin, le vapeur Pomone est torpillé à 7 milles de
Tazones, près de Gijon, en Espagne, par le sous-marin U79. Il a été
déclaré "perdu corps et biens".
Jean-Pierre
CLOCHON