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LE  GUETTEUR  DE  MOLENE ©

Un rappel historique de Josette TOURNERIE.

A la lecture de cet article du "Télégramme", Josette Tournerie a rassemblé ses souvenirs:

    A cette époque, le guetteur sémaphorique de Molène était un homme  dont le rôle dépassait largement celui du militaire que ses galons lui signifiaient. Avec le maire et le curé, il représentait l’autorité morale de l’île. La situation du sémaphore, en plein centre et au point culminant, contribuait à faire de son habitant ce haut personnage polyvalent à qui l’on avait bien souvent recours pour résoudre des problèmes de la vie civile. Les moyens de communication rapide avec le continent, téléphone, télégraphe, radio, étaient concentrés en ce lieu sous l’autorité de ce savant chef d’orchestre. Il n’était donc pas rare qu’il intervienne dans les affaires personnelles de la population, en utilisant gracieusement le matériel de l’état.                      

                     Mon père se chargeait des messages privés. Les braves Molénaises venaient le solliciter pour, disaient-elles, « lancer un télégramme ». Naïvement elles imaginaient peut-être que mon père, qui écrivait sous leur dictée, « lançait » ensuite le papier du haut du sémaphore. Je le soupçonne d’avoir malicieusement inculqué cette notion dans les esprits crédules, tout étonné sans doute que la plaisanterie ait été prise à la lettre, c’est le cas de le dire. Ainsi, il était devenu le facteur des airs, mais également le confident des ménagères qui se faisaient un devoir de lui expliquer la teneur du message en question, assurées que mon père saurait rester discret. Et elles avaient raison, car il avait de sa mission une haute opinion, comme alors tous les militaires  à propos desquels on disait, mi-plaisantant, mi-sérieusement : « Service, service, jugulaire, jugulaire ». Pour rien au monde  il n’aurait  failli à la règle qu’il s’était  imposée, au grand dam de ma mère, laquelle aurait bien aimé être dans la confidence. Alors même qu’elle affirmait que l’une ou l’autre des visiteuses dévoilait chez l’épicier le secret de ses propos, pas toujours gravissimes heureusement, il s’abstenait de tout commentaire.

                      Le plus souvent ancien marin, parfois ancien pêcheur,  le guetteur inspirait le respect par sa connaissance profonde de la mer, et l’amour qu’il lui portait. Les bateaux, que ses jumelles traquaient en permanence quand le temps se faisait mauvais, pouvaient compter sur sa vigilance et son intervention rapide en cas de besoin. La profession faisait partie intégrante de la vie maritime ; les pêcheurs en reconnaissaient les valeurs, et bien  des catastrophes ont pu être évitées, grâce à cette confiance mutuelle qui les liait. Dans cette communauté si rude des travailleurs de la mer, le guetteur était bien des leurs du haut de sa tour.

                     Si je revoyais aujourd’hui cet amer blanc qu’est devenu le sémaphore de mon enfance, peut-être rencontrerais-je, sur l’une des petites galeries offertes aux quatre vents, une ombre immobile campée face à la mer.  Dans le silence lourd j’entendrais, surgis de ma mémoire, le grésillement de l’émetteur, et la voix de mon père appelant sans se lasser : Antifer, Antifer… Mes souvenirs peupleraient ces lieux comme autant de fantômes bannis,  et à la plainte du vent d’ouest se mêleraient les soupirs des guetteurs, éplorés devant leur poste déserté.  

                                      Josette TOURNERIE       le 17 mars 2009

 

Voir aussi dans notre rubrique "Coups de cœur" le roman de Josette Tournerie "La petite fille du sémaphore".
a Marie-Jeanne
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