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C'était
pendant les vacances de Noël. Guillemette et
ses parents avaient décidé de quitter Carquefou, près de Nantes, pour
passer les fêtes dans la petite bourrine qu'ils possédaient en bord de
mer, au milieu des dunes des Moutiers. Il y avait eu un très fort
ouragan pendant la nuit et au matin la fillette, âgée de huit ans,
avait voulu faire une promenade le long de la plage située en contrebas
de l'habitation de ses parents. Après les tempêtes, le rivage était
toujours jonché de dépôts de toutes sortes parmi lesquels la petite
fille trouvait le moyen de se constituer des jouets inattendus.
Ce matin-là, le froid était moins vif que les jours précédents.
Guillemette fut d'abord surprise de ne pas entendre le ressac habituel
des vagues. Elle se dit qu'avec la marée, la mer, sans doute, s'était
retirée. Mais
non, au contraire, tout au long de la longue plage barrée d'épis de
bois, une surface miroitante reflétait les premiers rayons du soleil
jusqu'à la limite de la végétation côtière. Il n'y avait pas une vague,
pas un bruit. On eût dit que l'océan s'était endormi après son
déchaînement nocturne. La brise marine apportait cependant une odeur
tenace, âcre et indéfinissable qui intriguait la fillette.
Ce n'est qu'en arrivant au bord de la plage qu'elle découvrit le
désastre: ce qu'elle avait pris pour de l'eau de mer luisant au pâle
soleil d'hiver n'était en fait qu'une immense couche grisâtre de
résidus pétroliers que la tempête avait déposés pendant la nuit sur le
rivage. Guillemette revit alors les images diffusées à la télévision
les soirs précédents. On y voyait un navire, l'Erika, coupé en
deux au
large des côtes bretonnes, qui s'enfonçait dans les flots tandis qu'une
marée de pétrole s'étalait sur l'océan.
L'odeur, par moments, était
insupportable. La couche d'hydrocarbures remontait très haut le long de
la plage. En certains endroits elle avait même assailli la dune et
recouvert herbes et broussailles de grandes tavelures noires. La
fillette enfonça d'une dizaine de centimètres un petit bâton dans la
masse visqueuse. C'était mou, poisseux et répugnant. Elle revint en
courant vers la maison:
─ Papa, Papa, viens vite voir la plage ! La marée noire est
arrivée !

Les
parents de Guillemette, à leur tour, n'en
crurent pas leurs yeux lorsqu'ils débouchèrent sur le rivage défiguré.
La mer était bien basse et, comme d'habitude, s'était retirée si loin
qu'on n'en apercevait pas la limite. La couche nauséabonde qui l'avait
remplacée n'était pas uniforme. Elle formait de larges plaques
discontinues au hasard des reliefs de l'estran et s'était surtout
amassée le long des épis de fascines qui avaient été édifiés
perpendiculairement à la côte afin de retenir le sable des courants.
─ Quelle désolation,
fit la mère de Guillemette. La côte est
saccagée
pour des années !
Mais le regard de la fillette
s'était porté à l'extrémité de l'un des épis de bois. Tout au bout de
cette mince jetée longue d'une trentaine de mètres, elle avait vu
remuer une petite boule noirâtre. Puis elle avait découvert que la
boule en question était prolongée par un bec qui s'agitait par moments.
─ Il y a un
oiseau là-bas, Papa ! Il doit avoir les ailes toutes collées.
Et sans attendre la réponse
de son père, elle s'était précipitée sur la première poutre de l'épi et
s'était mise à courir vers l'animal en sautant par-dessus les larges
taches de mazout.
─
Reviens, ma chérie, cria le père. Ça glisse, tu vas
tomber !
─ Cette marée noire,
c'est du poison, ajouta la mère.
Guillemette ne répondit pas.
Avec la rapidité et l'agilité d'un petit singe, elle était déjà presque
arrivée au bout de l'épi. A cet endroit, la poutre de bois était noire
et poisseuse. La fillette avait écarté les bras afin de conserver son
fragile équilibre et les semelles de ses chaussures marquaient de leur
empreinte éphémère la couche visqueuse.
L'oiseau avait
tourné la tête vers l'enfant. D'un suprême effort il s'était mis debout
sur ses pattes et ressemblait à un petit pingouin. Il voulut écarter
les ailes, peut-être afin de s'envoler, mais n'y parvint pas. Alors,
malgré le danger que représentait pour lui l'arrivée de la fillette, il
se recoucha doucement sur la poutre gluante et Guillemette crut lire
dans son regard tout le désespoir d'un animal aux abois qui sent venir
sa fin.
" Il ne faut pas que je lui fasse peur, se dit-elle, sinon il va se
jeter dans le mazout qui nous entoure".
A l'autre bout de l'épi, elle voyait son
père tenter à son tour une approche incertaine sur l'étroite
construction. Il fallait donc faire vite.
Avec une infinie douceur, la fillette
s'était penchée vers l'oiseau en détresse. Tout en lui parlant, elle
l'avait enveloppé de sa main droite et lui avait saisi les pattes
par-dessous le ventre tandis que la main gauche lui couvrait les yeux
et retenait entre ses doigts le puissant bec pointu et poisseux. Puis
elle s'était redressée en plaquant l'animal contre son corps. Il était
couvert de mazout mais Guillemette ne faisait plus attention à ses
vêtements. Elle concentrait ses efforts sur la seule conservation d'un
équilibre devenu plus précaire encore depuis qu'elle s'était encombrée
de l'oiseau et qu'elle ne pouvait plus écarter les bras. Son père,
visiblement moins assuré qu'elle, venait à sa rencontre sur la poutre
et tendait les mains pour saisir son chargement.
─ Non Papa, fit-elle.
J'y arrive très bien toute seule. Il est calme et ne bouge pas. Si je
te le passe, il va se débattre et moi je risque de
tomber.
L'argument dut être
efficace car le père rebroussa lentement chemin, suivi de la fillette.
Puis ils sautèrent tous deux sur un espace de sable.
─
Quelle imprudence, gronda la mère. Tu n'aurais
jamais dû aller là-bas. Et que veux-tu que l'on fasse de cet oiseau
maintenant ?
─ C'est un
guillemot, dit le père qui observait l'animal. Une sorte de petit
pingouin du grand large. Il va falloir le laver. Je me demande pourquoi
il est venu se fourrer dans cette couche de mazout. Il a dû en absorber
en essayant de décoller ses plumes.
Revenus à la
bourrine, ils tentèrent alors de nettoyer l'oiseau dans la baignoire. A
l'aide de la pomme de douche, d'une brosse et d'un peu de savon ils
réussirent à lui enlever une partie du mazout qui engluait sa tête, son
dos ainsi que ses pattes palmées. Mais l'opération était difficile et
insuffisante: sous les larges plumes, le fin duvet restait collé à la
peau du volatile qui pourtant se laissait faire sans se
débattre.

─ Il
nous faudrait un
détergent,
dit la mère. Le
mazout
ne partira pas avec seulement de l'eau.
─
C'est bien
mon avis, ajouta le père. Mais nous ne pouvons pas
nous permettre d'utiliser n'importe quel produit. Les détergents
peuvent être aussi nocifs pour cet oiseau que le mazout qui le
recouvre. Il va falloir demander conseil à un vétérinaire.
─ Un vétérinaire ?
Mais, Papa, l'école vétérinaire de Nantes n'est pas loin de chez nous à
Carquefou. Nous pourrions y aller. Ils doivent être bien équipés
là-bas.
─ Tu
oublies donc que nous sommes à la veille du Premier de l'an ? Les
étudiants aussi sont en vacances.
─ Ils risquent fort, en tout cas, de ne
pas l'être longtemps avec cette marée noire, remarqua la
mère. Des oiseaux mazoutés, il doit y en avoir des centaines
sur toute la côte !
─
Vous avez raison, dit le père. Je vais téléphoner à
cette école. Il y aura sûrement quelqu'un qui pourra me conseiller. En
attendant, fit-il en s'adressant à sa fille, va
chercher un emballage dans le garage. Il faut bien mettre cet oiseau
quelque part.
Quelques minutes
plus tard, le guillemot était enfermé au sec dans un grand carton, sur
un lit de chiffons. Le père de Guillemette avait reposé le téléphone.
─ Ils nous
conseillent de ne pas poursuivre le nettoyage de l'oiseau et de le leur
apporter, fit-il. Mais surtout de lui donner à
manger afin qu'il reprenne des forces. Il va falloir se procurer des
petits poissons. Je vais voir si j'en trouve à La Bernerie.
─
Attends un peu, dit la mère. Est-ce que tu crois
vraiment que nous allons passer ici le reste des vacances de Noël ? La
côte n'a plus aucun intérêt maintenant et l'odeur du mazout envahit
même l'intérieur de notre habitation. Pour ma part, je n'ai qu'un
désir, c'est de rentrer à Carquefou. Nous pouvons très bien
réveillonner à l'appartement ce soir.
D'un commun accord,
la famille décida donc de quitter au plus vite la maison de vacances.
Une boîte de sardines fut achetée en passant à l'épicerie et
deux petits poissons à l'huile déposés auprès de l'oiseau dans son
carton. Mais à l'arrivée la
fillette s'aperçut qu'ils n'avaient pas été touchés par le
guillemot.
─ Il n'a donc pas faim? s'interrogea-t-elle.
─ Si sans doute, expliqua son père. Mais il n'est
pas habitué à manger des poissons morts. Nous allons devoir les lui
introduire de force dans le bec. Rassure-toi, nous ne lui ferons pas
mal.
─ Tu veux dire que... nous
allons le forcer à les avaler comme ça, en entier, sans les couper?
─ Et comment crois-tu qu'il les avale
d'habitude? Tous les oiseaux de mer font de même. Il faudra simplement
prendre soin de lui présenter les poissons la tête la première sinon
les nageoires blesseraient et obstrueraient son œsophage.
Ce n'est qu'après
les fêtes, l'après-midi du 2 janvier, que Guillemette et son père se
présentèrent avec leur guillemot à l'école vétérinaire. Celle-ci était
en pleine effervescence. Toute une série de bâtiments d'écurie
habituellement réservés à quelques chevaux, bœufs et moutons avaient
été réaménagés pour accueillir les milliers d'oiseaux mazoutés qui
affluaient de partout. Il faut dire que la marée noire de l'Erika
n'avait pas seulement envahi le littoral des Moutiers. Toute la côte
avait été touchée, depuis le sud du Finistère jusqu'au nord de la
Vendée, y compris les îles de Groix, Belle-Ile, Houat et Hoëdic ainsi
que Noirmoutier. Beaucoup d'étudiants et de professeurs, sans attendre
la rentrée, s'étaient portés volontaires afin d'encadrer une armée de
bénévoles issus des associations de protection de la nature. On avait
fait venir de Bretagne et de Normandie des spécialistes qui avaient
fait leurs preuves lors de précédentes marées noires et qui dirigeaient
les opérations. Des camions apportaient des cargaisons de cartons neufs
pliés, de foin, de copeaux de bois et de produits pharmaceutiques
tandis qu'une noria de fourgons et de voitures particulières
déchargeaient constamment de nouvelles petites victimes au plumage
englué. Avec leur carton ne contenant qu'un seul volatile, Guillemette
et son père se sentaient un peu perdus dans cette ruche bourdonnant
d'activités. La fillette avisa un grand jeune homme en bottes qui
lavait au jet d'eau des palettes de bois recouvertes d'un treillage de
plastique vert.
─ Monsieur ! J'ai trouvé un
oiseau mazouté. Je voudrais savoir comment le laver.
─
Qu'est-ce que c'est comme oiseau? interrogea le garçon avec
un grand sourire et un accent chantant du midi.
─ Papa prétend que c'est un guillemot. On s'appelle presque pareil:
moi, c'est Guillemette, ajouta-t-elle en lui tendant la main.
─ Et moi, Pascal. Tu l'as apporté, ton oiseau?
La
fillette entraîna le jeune homme jusqu'à son père qui avait sorti le
carton du coffre de la voiture.
─ C'est bien un guillemot, confirma Pascal. C'est
l'espèce la plus atteinte : depuis une huitaine de jours il nous en
arrive des centaines. Mais tu ne pourras pas le nettoyer chez toi et il
va mourir car il a certainement avalé du mazout. Il faut d'abord
soigner son tube digestif tout en continuant à le nourrir
régulièrement. C'est cela le plus urgent. Le nettoyage viendra après.
Nous avons reçu des machines spéciales, mais il faudra que l'oiseau
soit bien rétabli pour pouvoir supporter le stress du lessivage.
─ Tu en sais des choses. Tu
travailles là depuis longtemps?
Pascal eut
à nouveau un grand sourire.
─ Je suis
arrivé juste après Noël. Je suis en dernière année d'études
vétérinaires à Toulouse. L'école de Nantes avait besoin de renforts,
nous sommes venus à cinq.
─ Si je te donne mon
guillemot, je pourrai venir le voir?
─ Naturellement, répondit
l'étudiant. Mais je ne sais pas si tu le reconnaîtras parmi
tous les autres. Il y en a vraiment beaucoup. Venez avec moi tous les
deux, ajouta-t-il en s'emparant du carton. Je vais vous faire visiter
nos installations. A l'intérieur, nous parlons tout bas et nous évitons
de faire du bruit pour ne pas effrayer les oiseaux: ce sont des animaux
sauvages, ils ne sont pas habitués à l'homme.
Ils pénétrèrent
dans le grand bâtiment près duquel Pascal avait entrepris le lavage des
palettes. L'étudiant se dirigea vers un groupe de jeunes qui baguaient
des oiseaux.
─
Voici un nouvel arrivant, fit-il à voix basse en déposant le
carton sur une table. Mettez-lui une bague à chaque patte
pour que la petite fille qui l'a trouvé puisse le reconnaître.
Guillemette observa
l'opération de baguage et quitta son oiseau avec un petit pincement au
cœur lorsque celui-ci fut déposé dans une stalle en compagnie d'une
vingtaine d'autres guillemots apeurés. Puis, avec son père, elle suivit
son nouveau guide.
De part et d'autre de l'allée centrale de cette écurie, les stalles
avaient été obturées par des toiles de plastique noir derrière
lesquelles on percevait des bruits d'ailes et des piétinements sourds.
Pascal entrouvrit un coin de l'une de ces bâches :
─ Voilà l'une des stalles, expliqua-t-il doucement. Il
y a là une centaine de guillemots. Ce ne sont pas les plus malades. Les
plus faibles sont isolés un peu plus loin.
Dans un
espace carré d'environ quatre mètres de côté, on avait recouvert le sol
de petits copeaux de bois mêlés de sciure sur lesquels les oiseaux se
déplaçaient. Ils étaient là, debout, serrés les uns contre les autres,
comme si le fait de se tenir en groupe les protégeait de l'agression
humaine. Quatre palettes recouvertes du même treillage de plastique
vert occupaient une partie du sol. On y avait disposé une grande
cuvette d'eau dans laquelle baignait une brique pour la stabiliser. Une
dizaine d'éperlans morts gisaient épars sur la palette. Les oiseaux n'y
touchaient pas. Quelques guillemots visiblement plus faibles que leurs
congénères étaient couchés sur les copeaux. Ce qui frappait le plus,
c'était le silence de ces oiseaux. Malgré leur grand nombre, on
n'entendait aucun cri, aucun claquement de bec.

Pascal referma le coin de plastique et souleva la bâche de la stalle
suivante.
─ Là, ce sont des eiders, dit-il. Il n'y en a que
trois, mais ils sont très mazoutés. Ils devraient être tout blancs avec
seulement le bout des ailes et le dessus de la tête noirs.
Guillemette et son
père aperçurent en effet trois énormes canards de couleur chocolat
foncé, au bec redoutable. Ils se tenaient couchés sur la palette. Eux
non plus n'avaient pas touché aux poissons qui les entouraient.
─ Maintenant
vous
allez voir à quoi nous employons les bénévoles qui viennent nous aider,
fit l'étudiant.
Le long de la stalle suivante, cinq ou
six personnes de tous âges, en blouse blanche et munies de gants
d'hôpital semblaient faire la queue. La toile de plastique avait été
retirée. A l'intérieur, un autre bénévole avait disposé des cageots
verticalement afin de constituer une barrière qui confinait dans un
angle une trentaine de gros oiseaux noirs au bec surplombé d'une
curieuse excroissance rougeâtre. Il saisissait doucement les volatiles
un à un et les passait à une autre personne qui, à son tour, avec
précaution, les posait entre les bras du premier bénévole faisant la
queue. Celui-ci emportait alors l'oiseau vers le fond du bâtiment et
croisait d'autres personnes qui en revenaient avec un chargement
identique, déposaient leur volatile dans la stalle voisine puis
venaient se placer au bout de la queue. Cette procession se déroulait
dans un silence impressionnant. On n'entendait que les battements
d'ailes des oiseaux apeurés dans la stalle où on les saisissait.
─ Ce sont des
macreuses, dit Pascal. On les prend pour les gaver
une par une sinon elles se laisseraient mourir de faim.
Puis il emmena ses visiteurs
jusqu'au bout du bâtiment. A cette extrémité, l'allée centrale
débouchait sur un vaste espace où des tables avaient été disposées en
U. Derrière elles, des étudiants en blouse blanche s'occupaient des
oiseaux que les bénévoles leur apportaient. Le travail s'effectuait en
série. A la première table, on graissait les fragiles pattes palmées. A
la seconde, on déposait une goutte de collyre dans les yeux. A la table
suivante, c'était l'opération de gavage proprement dite: on ouvrait le
bec de l'oiseau et on introduisait un long tube de plastique jusque
dans son estomac. Puis, à l'aide d'une grosse seringue, le gaveur
forçait ainsi l'animal à ingurgiter une bouillie grisâtre et peu
appétissante. Guillemette ne put s'empêcher de plaindre les petites
victimes de ce traitement barbare:
─ C'est dégoûtant, s'écria-t-elle. Vous leur
faites du mal. Je reprends mon guillemot !
─
Calme-toi ma chérie, dit alors son père. Ce qui
leur fait du mal, c'est le mazout que ces oiseaux ont avalé. Que
contient cette bouillie que vous leur donnez?
─
De l'eau, de la chair de poisson, des antibiotiques et une poudre
spéciale destinée à leur former un pansement gastrique. On ne le voit
pas, mais leur estomac est très atteint par le mazout. Nous avons
disséqué des oiseaux morts, c'est affreux.
─
Tu vois, ma chérie, on les nourrit mais surtout on les soigne. La
méthode te paraît brutale, mais c'est sans doute la seule façon de leur
sauver la vie. Vous avez beaucoup de mortalité? demanda-t-il
à Pascal.
─ Oui, surtout dans les premiers jours de leur arrivée. Tous les matins
nous retirons des stalles des dizaines d'oiseaux morts. Ça nous fait
mal au cœur car nous nous y attachons.
─ Quand est-ce que mon guillemot sera lavé? s'inquiéta la
petite fille.
─ Je ne peux pas te le dire. Nous allons d'abord le nourrir et le
soigner. S'il reprend des forces, alors nous tenterons de le laver.
─ Je pourrai revenir
le voir?
─ Quand tu voudras, répondit l'étudiant en raccompagnant
Guillemette et son père à la voiture. Je suis là tous les
jours de 13 à 22 heures. Le matin, je me repose un peu. Viens donc
l'après-midi. Je suis toujours dans ce bâtiment.

La rentrée scolaire empêcha la fillette de revenir les jours suivants.
Mais dès la fin de la semaine, elle arriva seule, à bicyclette, à
l'école vétérinaire. Elle pénétra à l'intérieur du bâtiment d'écurie et
chercha son ami Pascal.
─ Il est à la piscine, lui dit-on. C'est le premier
bâtiment à droite après celui-ci. Il y a du plastique aux fenêtres, tu
ne peux pas te tromper.
Guillemette ne cacha pas sa
surprise. Son ami qui lui semblait si dévoué à la cause des oiseaux
passait donc une partie de son temps à se délasser dans l'eau ? Elle se
dirigea vers le bâtiment qu'on lui avait indiqué et en poussa doucement
la porte. Une voix qu'elle reconnut aisément à son accent chantant lui
parvint alors:
─ Frotte tes semelles sur le paillasson humide. C'est une précaution
pour les désinfecter. Rejoins-moi et ne fais pas de bruit.
La fillette
aperçut l'étudiant qui l'observait par le coin entrouvert d'une bâche
en plastique noir tendue verticalement. Il était juché sur une sorte de
grande estrade en bois à laquelle on pouvait accéder par un escalier.
Guillemette monta les marches en silence et écarta la bâche. Elle
découvrit alors la piscine : un bassin rudimentaire de 5 à 6 mètres de
longueur et large de trois, entièrement constitué de bois recouvert
d'un film de plastique. A la surface barbotaient une trentaine de
guillemots. Une vingtaine d'autres restaient sur le bord. Tous
paraissaient resplendissants de propreté. Ils n'avaient plus aucune
tache de mazout et la fillette découvrait enfin la véritable couleur de
leur plumage, noir sur le dos et d'un blanc resplendissant sur le
ventre. Ils observaient son ami Pascal qui, un petit seau à la main,
leur lançait quelques poissons sur lesquels ils se précipitaient pour
les avaler goulûment. La scène était fascinante: les oiseaux
paraissaient joyeux et débordaient de vitalité. Ceux qui étaient dans
l'eau semblaient jouer avec les poissons qu'ils attrapaient le plus
souvent sous la surface. Ils pédalaient rapidement de leurs petites
pattes palmées, viraient sur place, plongeaient le cou avec adresse,
saisissaient leur poisson, le positionnaient en un éclair la tête la
première dans leur bec, l'avalaient puis s'ébrouaient dans un
chuintement de leur plumage. Parmi ceux qui restaient sur le bord,
certains se jetaient à l'eau pour participer au festin. D'autres
saisissaient les poissons au vol. Les guillemots qui étaient là
n'avaient plus rien de commun avec les tristes volatiles que la
fillette avait vus dans les stalles quelques jours auparavant.
─
Regarde
bien, dit l'étudiant, il n'y en a pas un que tu
connais déjà?
Guillemette se pencha un peu, mais tous les oiseaux se ressemblaient. A
la surface, l'un d'eux semblait se détacher du groupe et nager vers la
fillette. Il fit quelques efforts pour se hisser sur le bord, mais y
renonça et rejoignit rapidement le centre du bassin.
─ C'est mon
guillemot ? interrogea la fillette.
.
─ Je crois que oui,
mais je n'ai pas vu ses pattes. Ne le quitte pas des yeux.
L'oiseau
nageait vers un plan incliné situé
à l'autre extrémité de la piscine. Il sortit de l'eau facilement,
s'ébroua, et à cet instant la fillette aperçut les deux bagues qui
ornaient ses pattes. Tous les autres oiseaux ne possédaient qu'une
bague. La petite fille aurait bien voulu crier sa joie mais Pascal, un
doigt sur la bouche, lui imposa le silence.
Alors il se passa quelque
chose d'extraordinaire. De sa démarche déhanchée de petit pingouin, le
guillemot traversa le groupe d'oiseaux restés sur le bord et se dirigea
tout droit vers la fillette. Il s'arrêta à un mètre d'elle, allongea le
cou et fit entendre un son guttural suivi de plusieurs claquements de
bec. Manifestement, il reconnaissait celle qui l'avait sauvé et voulait
lui témoigner sa sympathie. Guillemette s'accroupit alors et caressa
tout doucement son joli plumage. L'oiseau paraissait en confiance. Une
grosse larme roula sur la joue de la fillette.
─ Je n'ai jamais vu ça, dit Pascal visiblement ému.
Tu l'as véritablement apprivoisé. Tu sais, il est totalement hors de
danger maintenant. Tout le groupe que tu vois sera remis à la mer la
semaine prochaine.
─ Mais la
côte est toujours mazoutée! Si vous le remettez à l'eau, il risque de
s'engluer de nouveau.
─- C'est bien pourquoi nous ne
les remettrons pas à la mer par ici. Nous les transporterons sur les
côtes de la Manche, bien loin de la catastrophe.
L'étudiant avait repris ses lancers de poissons. Le guillemot quitta
alors la fillette et se jeta à l'eau pour continuer son repas.
─ Tu sais
exactement
quel jour vous les relâcherez ? s'inquiéta la petite fille.
─ Mercredi. Nous partirons le matin à huit heures et nous serons de
retour en fin d'après-midi.
─ Le mercredi, ça tombe bien,
je n'ai pas classe. Tu voudras bien m'emmener?
─ Je n'y vois pas
d'inconvénient si tu me donnes une autorisation de tes parents.

Le père de Guillemette accompagna lui-même sa fille ce jour-là à
l'école vétérinaire. Deux fourgonnettes étaient stationnées devant la
piscine. A l'intérieur du bâtiment, une dizaine de personnes
s'affairaient. Les oiseaux étaient saisis un par un et déposés chacun
dans un carton percé de trous. On sentait beaucoup d'émotion chez tous
ces étudiants qui avaient consacré intégralement leur temps, depuis de
nombreux jours, à ces guillemots mazoutés. L'un des jeunes gens avait
un marqueur à la main. Il écrivit quelques mots sur l'un des cartons et
passa le feutre à un autre. Guillemette avait retrouvé Pascal.
─ Et mon
guillemot? demanda-t-elle.
Il est déjà dans un carton?
─ Non, pas encore. Nous
t'avons attendue pour l'emballer. Viens avec moi.
Il prit un carton et gravit l'escalier. Il ne restait qu'un oiseau
derrière la bâche. A la vue de la fillette, il se précipita vers elle
et recommença son étrange gloussement. La fillette le caressa et le
saisit avec précaution en lui parlant à voix basse. Elle le déposa
soigneusement au fond du carton que lui tendait l'étudiant.
─ Tu veux écrire quelque chose sur son carton avant de le mettre dans
le camion?
─ Oh oui, fit la
petite fille, mais ne regarde pas.
Le
voyage dura toute la matinée. Guillemette était la seule enfant au
milieu de cinq jeunes gens. On arriva enfin à une petite crique des
Côtes d'Armor, blottie parmi les rochers. La mer était calme et la
plage déserte. Les cartons furent descendus, transportés à la main et
alignés le long du rivage. Ils portaient tous une ou plusieurs
inscriptions au feutre noir.
On y lisait:
" Les
poissons vont
souffrir, bon appétit".
" Nos
écorchures aux mains seront notre meilleur souvenir".
"Avec
tous les vœux de bonheur du Piafs-Club".
" On
les relâche et
on se prend une douche".
" Et
n'y revenez surtout pas!"
" Vive
la liberté !
Le
carton de Guillemette ne comportait aucune phrase. Elle n'y
avait tracé qu'un simple dessin :
A
un signal de Pascal, toutes les boîtes furent ouvertes et renversées
sur le côté en direction de la mer. Les oiseaux, après un temps
d'hésitation, se précipitèrent alors tous ensemble vers les premières
vagues et se mirent à nager vers le large. Aucun n'essaya de voler. Le
petit groupe, bien compact, s'éloignait rapidement. Parvenu à une
quinzaine de mètres du rivage, l'un des oiseaux tendit soudain le cou
en direction de la crique et émit un long cri grave auquel, comme en
écho, répondirent sur la plage les sanglots étouffés d'une petite fille
de huit ans.
Aux
Moutiers-en-Retz, la
commune la plus méridionale du littoral breton, dont les plages ont
retrouvé aujourd’hui toute leur propreté, on raconte que chaque hiver
un bel oiseau marin au dos tout noir et au ventre d'un blanc
éblouissant vient du large et se pose sur le portail d'une petite
maison basse aux volets bleus, perdue dans les dunes de la côte. Il
semble attendre quelqu'un...
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