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| Des pages qui font aimer et respecter la mer. |
![]() RECITS 2010 Lettres de Jean-François Le Hir 1- Hong-Kong, 22 août 1864. 2- Mort à bord. 23 juillet 1877. 3- Valparaiso, le 28 février 1878. |
Hong Kong, 22 août 1864.©Une nouvelle de Corynn THYMEUR, de Gascogne. ***
Bien cher
Monsieur le Recteur,
Je vous remercie de votre lettre m'informant du décès de mon grand-père. Que Dieu protège son âme. Je garderai en ma mémoire l'image d'un homme pieux, courageux à la tâche, respectueux des valeurs et de l'honneur dus à sa famille et à sa Patrie. Votre missive m'a renvoyé dans mes souvenirs, quand il m'emmenait avec lui bêcher votre jardinet, alors que je n'étais qu'un petit garçon, pour l'aider à désherber vos sillons ou chercher l'eau pour l'arrosage. Il m'appelait Fanch bihan. Vous souvenez-vous, mon Père, de sa fierté en regardant cette vieille carte postale de votre église où je suis au premier plan à tirer de l'eau de votre fontaine ? J'ai toujours cette image sur moi pour me rappeler notre si jolie paroisse. A ma prochaine permission, je viendrai vous voir et j'irai me recueillir sur sa tombe, au cimetière. Dans vos prières quotidiennes, ayez, je vous en prie, une pensée pour mon Tad Koz et ma grand-mère qui l'attendait au ciel depuis si longtemps. Vous trouverez dans ce présent pli, bien enveloppée dans un morceau d'étoffe, une pièce de vingt francs or. Je souhaiterais, autant que faire se peut, que vous m'aidiez à tenir une promesse que j'ai faite à Madame Sainte Anne. Il s'agit d'offrir cet argent à Monsieur Saint Ronan lors de la prochaine Grande Troménie de Locronan, à laquelle vous vous rendez habituellement en procession. Je vais vous conter la raison de ma parole donnée afin que vos actions de grâce accompagnent mes prières pour ce pélerinage auquel je ne pourrai assister. Le Japon, notre frégate à roue, alliant belle robustesse et grande rapidité, grâce à sa complémentarité voile-vapeur, est dirigée par le Commandant Grasset. C'est un fier bâtiment d'une longueur hors tout de quatre-vingt-trois mètres pour une largeur de vingt-six mètres et une hauteur de plus de quinze mètres. Il a un déplacement de deux mille cinq cent soixante-huit tonneaux et il faut en permanence deux timoniers pour tenir sa lourde barre. Il s'agit d'un trois-mâts barque de dix-huit ans, avec propulsion par voiles tissées à Locronan et vapeur par roue qui nous oblige à régulièrement relâcher pour faire du charbon. J'y avais, à l'époque des faits, le poste de matelot-timonier chargé de la droite course du navire et de l'établissemnt des cartes en fonction des ordres supérieurs, des courants et de la météo. ![]() La rade de Saïgon à cette époque. Notre dernière escale avait été Saïgon où nous avions débarqué des passagers. Le commandant avait ordonné un grand nettoyage général du bâtiment. Pendant une longue semaine, j'ai fauberdé et essardé de la cale au pont avec les autres matelots, puis nous avons quitté la Cochinchine et cinglé vers Hong-Kong. Le vent halait un peu le suroît, le navire brillait comme un sou neuf, laissant rutiler le cuivre, le laiton et le plomb, les tons chaleureux de ses bois de noyer, d'acacia, de tilleul, de buis, de sapelly et de pin. L'utilisation de la vapeur n'était pas nécessaire car nous avions du largue. Pourtant, après deux jours, nous avons vu monter une brume s'accompagnant d'une houle de fond se propageant à grande vitesse, passant rapidement de vingt à trente nœuds, atteignant des longueurs de près de trois cents mètres et une hauteur de plus de dix mètres. Immédiatement, nous avons pensé à un typhon, si courant en cette saison dans ces mers exotiques, que les autochtones d'ici nomment "t'aë fung". On ne peut que se ramasser au port avant qu'il ne soit déjà trop tard, comme ce fut malheureusement le cas pour nous. Un typhon, mon Père, est une dépression autour du centre de laquelle les vents tournent en prenant une direction presque tangente au cercle, un peu orientés vers l'intérieur, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Ce phénomène provoque de nombreux naufrages. Il est craint par tous les marins voguant sur mer de Chine. Celui-ci fut d'une rare intensité. Nous avions reçu l'ordre de virer vent arrière. Malgré cela, la tempête nous gagnait. Je me trouvais cramponné à ma barre, manœuvrant le gouvernail dans la fureur des éléments déchaînés bouleversant notre brave et courageuse frégate en proie à un épouvantable désordre. Ça bouffait dur. Nous ne pouvions quasiment plus porter de toiles et, dans la crainte d'un incendie ravageur, notre chaudière avait été mise en veilleuse. Il ventait à grains sur une mer tourmentée et démontée. Nous avons mis notre pavillon en berne. Seul Monsieur Saint Ronan, grand protégé de Dieu, semblait pouvoir nous sauver et nous sortir de notre détresse. Les lames terribles frappaient sans relâche, provoquant de grands avaries à notre bâtiment. Le mât de beaupré fut le premier à rompre et à être entraîné dans les flots. Puis le carter de la roue à aubes lâcha à son tour. Déséquilibré, notre navire gouvernait mal. Alors qu'il voulait rejoindre la dunette arrière, au moment où il quittait la passerelle, notre commandant se prit dans les reins un terrible coup de palan devenu fou à cause de la tempête. Fortement déséquilibré, il fut propulsé par-dessus bord. Personne ne semblait avoir été témoin de son accident. Délaissant la barre aux mains de mon coéquipier, je me précipitai et trouvai mon officier accroché désespérément à une amarre qu'il avait eu le reflexe de saisir avant d'être éjecté le long du bouchain. Son grand corps était malmené par les lames et la tempête, à moitié noyé par la mer et déchiqueté par les vents et la pluie. Dans la tourmente, impossible d'appeler au secours. Mon capitaine de frégate allait lâcher son bout d'un moment à l'autre. Je ne sais pas, mon Père, où j'ai trouvé la force de haler l'aussière comme j'ai pu le faire. Sûrement Dieu m'a aidé. J'ai promis à ce moment-là à Madame Sainte Anne d'offrir mes actuelles économies à Monsieur Saint Ronan s'il m'aidait à sauver mon supérieur et à nous sortir vivants de la tourmente. J'ai ôté mes sabots pour être plus à l'aise et éviter de glisser, puis j'ai entouré le filin de chanvre trempé autour de mon poignet afin d'assurer ma prise. Bandant mes muscles à fond, j'ai pu remonter mon officier suffisamment pour le saisir ensuite par le paletot et l'aider à passer la lisse. Epuisé, il tomba contre ma poitrine. Je ne sais comment, mais notre Japon a traversé le typhon sans sombrer. C'est un miracle assurément et l'on peut y voir l'aide miséricordieuse de Notre Seigneur. La barre de gouvernail fut cassée, la chaudière inondée. Nous avons dénombré nombre d'autres graves avaries et perdu trois hommes : notre mousse, un gabier et le coq, malencontreusement sorti de sa maïence au moment du passage d'une lame fauberdant le pont. Au lendemain de la tempête, le commandant Grasset me fit mander sur la dunette. Il me remercia de lui avoir sauvé la vie et m'informa qu'arrivé à Hong-Kong il me proposerait pour le grade de quartier-maître par avancement extraordinaire, malgré mon jeune âge, ce qu'il fit effectivement à notre arrivée au port, après s'être occupé de notre courageux navire et de son valeureux équipage. Voilà mon Père pourquoi je vous sollicite afin d'aller prier à Locronan pour moi. Je vous prie, mon cher Monsieur le Recteur, de m'accorder votre bénédiction et de recevoir mes pensées les plus respectueuses. Jean-François Le Hir de Lambezellec,
Quartier-maître sur le Japon.
Corynn THYMEUR, de Gascogne. |
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