Le premier voyage ( 20
avril - 5 septembre 1534 ):
Le roi se laissa donc fléchir, et par
l'intermédiare de
Philippe de Chabot,
amiral de France, attribua à Cartier le 12 mars 1534 la somme
de six mille livres ainsi que deux navires. Sa première mission est de "
découvrir certaines îles où l'on
dit qu'il doit se trouver grande quantité d'or et autres riches choses".
La seconde, découvrir le fameux passage vers l'Asie.
Encore
fallait-il trouver
des volontaires pour constituer les équipages. Afin d'obliger
les
armateurs à collaborer au projet, un embargo fut décrété sur le port de
Saint-Malo dont les activités ne purent reprendre que le 20 avril
lorsque
Cartier leva l'ancre avec 60 hommes sur chaque navire.
La traversée de l'Atlantique dura seulement dix-neuf jours, un
véritable
record pour l'époque !
Les
deux navires touchèrent Terre-Neuve à Bonavista, et mouillèrent dans le
havre de Sainte-Catherine. Puis ils firent voile vers le nord. A l'île
aux
Oiseaux, les équipages se livrèrent à un véritable massacre de
pingouins afin de se constituer environ six tonnes de provisions de
viande boucanée. On contourna ensuite Terre-Neuve par le nord et le
détroit de Belle Isle. Tout le long de la côte est du Labrador, Cartier
baptisa un grand nombre de rivières, de caps, de baies et d'anses. Un
mouillage bien protégé avait déjà été appelé Brest par des pêcheurs
bretons et une longue plage Blanc Sablon.
Le 12 juin, on rencontra un grand voilier de La Rochelle venu pêcher la
morue et qui s'était perdu. Des marins montèrent à son bord et le
guidèrent jusqu'à un lieu sûr que l'on appela le havre Jacques Cartier.
Longeant
ensuite la côte occidentale de Terre-Neuve, on aperçut quelques
autochtones sur le rivage :
"Il
y a des gens à ladite terre, qui
sont d'assez belle corpulence, mais ils sont farouches et sauvages. Ils
ont leurs cheveux liés sur leur tête, à la façon d'une poingnée de foin
tressé, et un clou passé parmi, ou autre chose. Ils y lient des plumes
d'oiseaux. Ils se vêtent de peaux de bêtes, tant hommes que femmes;
mais les femmes sont plus closes et serrées en leurs dites peaux et
ceintureées par la taille".
Le Malouin poursuivit sa
reconnaissance du littoral à la recherche du fameux passage vers la
Chine et traversa le golfe du Saint-Laurent.
C'est
en Gaspésie, au bord de la Baie des Chaleurs, qu'eurent lieu les
premiers contacts avec des Indiens : une population locale de nomades
Micmacs. Les
Français étaient confiants, les autochtones ne montraient aucune
agressivité, bien au contraire. Ils étaient subjugués par les vêtements
colorés de leurs étranges visiteurs et des trocs s'engagèrent.
Le 24
juillet, à Gaspé, nouveaux contacts, mais avec des Iroquois laurentiens
venus pour leur saison de pêche. Cartier érigea une grande
croix, symbole de la prise
de possession du territoire au nom du roi de France, devant une
assemblée d'Iroquois. Avant de prendre la route de l'Europe, le
navigateur demanda au chef Donnacona de lui confier ses deux fils
Domagaya
et Taignoagny. Ceux-ci montèrent à bord et on leva l'ancre afin de les
emmener en France pour les présenter au roi. Après une reconnaissance
d'une grande île que l'on baptisa le 15 août Assomption, Cartier
renonça à
s'engager plus avant dans l'estuaire du Saint-Laurent qu'il prenait
pour
une baie et fit voile vers
l'Europe.
Le retour fut aussi rapide que l'aller et les deux
navires arrivèrent à
Saint-Malo le 5 septembre 1534.
Premier
voyage de Jacques Cartier : une reconnaissance du golfe du
Saint-Laurent.
Le
second voyage ( 29 mai 1535 - 16 juillet 1536 ):
Les
deux adolescents indigènes, qui commençaient à s'exprimer en français,
constituaient pour le roi la preuve que le
navigateur avait bien atteint, sinon la Chine, du moins une région
proche.
François 1
er renouvela donc aussitôt son ordre
de mission à Jacques Cartier et lui attribua la somme de trois mille
livres ainsi que trois navires: la
Grande Hermine, une
nef de 110 tonneaux, la
Petite
Hermine, qui en jaugeait 60 et l'
Emerillon du Port,
de 40 tonneaux.
On embarqua plusieurs gentilhommes, deux aumoniers, un apothicaire, un
chirurgien, sept charpentiers et quinze mois de vivres. Pour
recruter les 110
hommes d'équipage,
on
eut de nouveau
recours à un embargo sur les activités malouines et on ajouta 18
galériens à l'effectif obtenu. Les jeunes Iroquois allaient revoir leur
patrie.
Le
départ a lieu le 19 mai 1535. Après une traversée de 50 jours, on entre
dans le golfe du Saint-Laurent et Cartier plante une nouvelle
croix
dans la baie de Natashquan. Puis, s'étant assuré que l'estuaire du
Saint-Laurent n'était pas un cul-de-sac comme il l'avait cru lors du
premier voyage, il remonte le fleuve. Les deux Indiens lui servent de
guides. En passant devant le confluent de la Saguenay, ils lui font
part de légendes concernant un royaume merveilleux du même nom.
Poursuivant sa navigation, et croyant enfin avoir trouvé le passage,
Cartier atteint le 7 septembre un archipel
où l'attend le chef iroquois Donnacona. Les retrouvailles sont pleines
d'allégresse. On mouille devant la petite agglomération de Stadaconé
qui deviendra plus tard Québec. La région s'appelle
Kanata ( groupe de
cabanes ). Les Français prononcent "Canada". Au fur et à mesure que
s'étendront les explorations, ce nom,
adopté par le navigateur, ne cessera de désigner un territoire de plus
en plus vaste.

La reconnaissance du fleuve
Saint-Laurent et la fondation de Québec. D'après H.P.Biggar : "Voyages of J.Cartier"
Ottawa 1924.
Apprenant qu'une agglomération plus importante
était située en amont,
Cartier, contre l'avis de Donnacona qui redoutait la concurrence,
remonte le fleuve avec l'
Emerillon
et deux chaloupes. Le reste de l'équipage, laissé à Stadaconé, est
chargé de construire un fortin afin d'y passer l'hiver.
La
petite expédition parvient le 2 octobre près d'Hochelaga, gros
village circulaire palissadé d'environ 2000 habitants, situé sur la
hauteur d'une île du fleuve. Les visiteurs escaladent la colline qu'ils
nomment Mont Royal ( Montréal ). Les Indiens iroquois habitent une
cinquantaine
de longues maisons communes et cultivent le maïs. L'accueil est très
chaleureux. On échange des présents puis après cette courte visite
Cartier décide de rebrousser chemin.
Il retrouve le 11 novembre le
restant de son équipage à Stadaconé. Les deux navires au mouillage sont
protégés des glaces par des troncs d'arbres. Néanmoins, le fleuve ne
sera plus navigable jusqu'à la mi-avril. Pendant l'hivernage,
le scorbut fait des ravages : beaucoup d'hommes sont malades et 25
d'entre eux meurent. Les Indiens ont l'habitude de combattre ce mal à
l'aide
d'une décoction de feuilles d'
annedda
(
thuya occidental ) gorgées de vitamine C. Ce remède miracle
guérit
les malades et Cartier rapportera des plants d'annedda en France. De
février à avril, c'est l'époque de la chasse aux caribous. Toute la
population indienne quitte le village pour y participer. A son retour,
Donnacona donne une grande fête mais Cartier, méfiant, la boude. Il
prépare son départ. Faute d'un équipage en nombre suffisant, il décide
d'abandonner la
Petite
Hermine.
On érige une nouvelle croix le 3 mai
en
présence de nombreux autochtones. Comme il doit en emmener
quelques-uns en France, Cartier fait enlever le
chef
Donnacona, à nouveau ses deux fils, ainsi que sept autres Indiens. Puis
il
quitte le mouillage le 6 mai. Longeant la côte sud de Terre-Neuve, il
passe par Saint-Pierre et Miquelon où il rencontre encore des pêcheurs
français. Les deux navires atteindront Saint-Malo le 16 juillet 1536.
Cette fois-ci, le roi est très satisfait : si le passage vers la Chine
n'est pas encore découvert, on en est proche grâce à la découverte
du Saint-Laurent dont le lit s'enfonce très loin dans les terres vers
des
"mers d'eau douce". François 1er donne en cadeau la
Grande Hermine au
Malouin.
Le
troisième voyage ( 23 mai 1541 - fin août 1542 ) :
Jacques Cartier
par
Théophile Hamel ( 1844 )
|
Toutefois le temps n'est plus aux voyages
d'exploration. C'est la guerre avec Charles Quint qui a envahi la
Provence. Cartier se retire à Saint-Malo. Donnacona meurt en 1639 ainsi
que la plupart des Iroquois expatriés. Les autres se sont mariés,
feront souche
et ne
rentreront plus en Amérique.
Le 17 octobre 1540, le roi attribue enfin au
navigateur une commission
pour un troisième voyage. Il doit se rendre à "Canada et Hochelaga
jusqu'à la terre de Saguenay". Le but est de coloniser le
territoire
découvert et d'y répandre la religion chrétienne. On lui donne 50
hommes sortis de prison et il doit recruter le reste de l'équipage.
Mais le 15 janvier 1541, une nouvelle décision royale qui annule celle
d'octobre vient tout modifier : c'est un homme de cour,
Jean-François de la Rocque de Roberval qui reçoit le
commandement de l'expédition. Cartier n'en est que le second.
En mai, alors que son supérieur attend son
artillerie, le Malouin est
prêt à partir. Il dispose de cinq vaisseaux dont la Grande Hermine et
l'Emerillon
et environ
1500 hommes. L'échelle n'est plus la même, après la période
d'exploration, c'est bien la colonisation. L'artillerie attendue
n'arrivant toujours
pas, Roberval donne à Cartier l'ordre de quitter Saint-Malo. Il le
rejoindra plus
tard.
Partie le 23 mai, l'expédition n'arrive à Stadaconé que le
23 août
1541. Des tempêtes ont retardé la traversée de l'Atlantique. Donnacona
a déjà été remplacé comme chef et, malgré l'annonce de la mort de leurs
compatriotes, les Indiens réservent aux Français un accueil
enthousiaste.
Cartier leur apprend que Domagaya et Taignoagny,
mariés, vivent maintenant à la cour du roi de France avec leurs
enfants. Cependant, méfiants, c'est plus haut dans le fleuve, à
Charlesbourg-Royal que les visiteurs vont établir des fortins afin de
passer l'hiver. A cet endroit, où pousse l'annedda, on ramasse de
l'or et des diamants.
Cartier renvoie le 2 septembre deux navires en France pour
faire un
premier rapport. Puis, laissant ses hommes continuer les travaux de
fortification, il s'embarque dans le but d'examiner le cours du fleuve
en amont de Hochelaga. Mais faute d'interprète, il ne pourra pas
s'aventurer plus loin que la ville et sera contraint de rebrousser
chemin.
On ignore le détail du second hivernage. Les relations avec
les
Iroquois s'étant tendues, il est possible qu'il y eut même des
affrontements. Cartier décide d'abandonner la place en juin 1542.
Dans le port de Saint-Jean, à Terre-Neuve, il
découvre Roberval
qui arrive avec ses colons et qui lui intime l'ordre de continuer
l'exploration du Saint-Laurent. Cartier n'en a cure et quitte
discrètement le port pendant la nuit. Il abordera les quais de
Saint-Malo
à la fin du mois d'août. |
Conclusion :
L'histoire ne dit pas si le Malouin eut à subir
les conséquences de sa
désertion. Ce troisième voyage était, pour son temps, un échec : l'or
n'était
que de la pyrite de fer et les diamants du quartz. Le navigateur ne fut
plus chargé d'aucune mission et c'est dans son manoir de Limoëlou, près
de Saint-Malo, qu'il se retira.
Considéré comme un sage, il y vécut une retraite paisible jusqu'à ce
qu'une redoutable épidémie de peste l'emporte le 1er septembre 1557. Sa
femme lui survécut jusqu'en 1575.
Dans
un discours prononcé en 1934 pour le 4ème centenaire de la découverte
du Canada M.Gasnier-Duparc, sénateur-maire de St-Malo, disait
:
"
Quand on a découvert un pays devenu ensuite le second producteur d'or,
quand on a découvert un grand fleuve où l'on s'est fixé, plantant des
croix, un fort, prenant contact avec les indigènes, et que sur les
rives de ce fleuve, aux endroits mêmes qu'on a visités, se sont
construites ensuite des villes nombreuses, florissantes, prospères,
quand dans ces villes, des milliers de Français sont devenus des
millions,...vraiment, n'a-t-on pas réussi, ou bien qu'est-ce alors
qu'une réussite ?" |

Le manoir de Limoëlou, restauré
par une fondation canadienne, abrite aujourd'hui le Musée
Jacques Cartier..
|
Les
relations qui nous sont
connues de ses voyages
sont des copies, ou
des copies de copies souvent traduites de l'italien ou de l'anglais.
Les originaux ont disparu et bien souvent on en ignore les auteurs.
Cartier était certes capable de tenir un livre de bord, mais rien ne
prouve qu'il aurait pu en faire un texte littéraire.
On lui attribue la découverte du Canada. Si l'on entend par
là qu'il
fut le premier à mettre le pied sur ce territoire, c'est évidemment
faux. D'autres que lui, depuis les Vikings jusqu'aux pêcheurs de morue
basques ou bretons ont abordé ces terres avant lui. Cependant, il a
relevé avec précision les côtes du golfe du Saint-Laurent et reconnu en
grande partie l'un des plus importants fleuves du monde. Il a aussi
établi des liens avec les populations indigènes et décrit leur vie et
leurs habitudes. Il a tracé la route aux colons français qui ont plus
tard occupé ces terres presque vierges et son œuvre est à l'origine de
la
Nouvelle-France. |

Emission du 20 juillet 1934 pour
le 4ème centenaire de l'arrivée du navigateur au Canada.
Le dessinateur, Pierre Gandon, s'est manifestement inspiré du tableau
de Théophile Hamel
mais il a toujours prétendu qu'il s'était représenté lui-même. |
Yannick
Loukianoff