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| Des pages qui font aimer et respecter la mer. |
HISTOIRES DE MER Histoires du large Cadeau d'anniversaire Un bananier chargé de ferraille Partie de cache-cache dans le brouillard Rapports de mer La sardine Les vaisseaux de pierre Un malamok peut en cacher un autre L'aventure câblière de Déolen en Locmaria-Plouzané Le naufrage de La Sémillante Nouméa: la vie sur les pontons Cyclone dans le lagon calédonien La Marie-Jeanne Le guetteur de Molène Des liens de varech Il a neigé sur la ville d'Ys Quand j'étais castor La Pierre aux Femmes Le naufrage effacé Noël sur un bateau Tempête en mer de Chine Le gabier de La Saône Vole, mon goéland ! Là-haut sur la mer Les 8 vents de Majorque |
Histoires
du large ou les mémoires d'un navire.© par le
capitaine de frégate Liberge. Dessins
de Max Moulin. Extrait
de "Cols bleus" N° 2106 de décembre 1990. A ceux qui s' étonneront d'entendre un bateau parler, qu'ils sachent que les bateaux ont une âme. Ceux qui en
doutent ne comprendront jamais vraiment la mer.
Pardonnez-moi, mais ce
soir, j'ai envie de parler. Oui, une belle histoire se termine. Comme
toutes
les belles histoires, elle est avant tout une histoire d'amour, j'en ai
été
l'un des premiers rôles. C'est pour cela que mon cœur a du vague à
l'âme. Vous
qui avez aimé un jour, comprenez-moi, écoutez-moi. L'
irrésistible appel du large.
Cette histoire
commence
comme beaucoup d'autres finissent. Le soleil décline sur l'horizon qui
s'embrase, et le blesse d'une plaie dont les lèvres ensanglantées
trouvent leurs
commissures dans vos yeux de spectateurs. Une silhouette s'estompe en
s'éloignant, celle d'un bateau répondant à l'irrésistible appel du
large. Cette
silhouette est la mienne. Dans la plupart des belles histoires, les
héros sont
enfin réunis et jettent ensemble un regard confiant vers le couchant.
Mon
histoire débute différemment, par une rupture. Les héros sont séparés
et j'ai
le mauvais rôle puisque c'est moi qui les sépare.
Vous regardez depuis
le quai de pierre la silhouette noire emportant vers la nuit votre
fils, votre
père ou votre amour. L'horizon l'engloutit et la nuit tombe comme un
rideau de
scène. Seul le lien fragile et insaisissable du sillage nous relie
encore à
vous et ce n'est pas le rouge du couchant qui déteint sur le blanc de
vos yeux.
Alors vous restez sur le quai face à l'horizon, figés. Mon histoire
commence à
l'abri des regards du monde, sur la scène immense du théâtre vide des
océans;
c'est une histoire d'amour, l'amour d'un équipage pour son bateau. Seul
et
plusieurs.
La nuit
nous enveloppe, l'horizon nous dérobe à vos yeux et nous livre à
nous-mêmes.
Nous voilà entre entre nous. Nous: les hommes qui constituent mon
équipage, et
moi, le bateau qui les emporte. Chacun d'eux est silencieux, isolé dans
ses
pensées. Seul le barreur, les yeux verrouillés sur le compas, et s'il
tient la
barre c'est comme pour m'empêcher d'avancer sur la route qui l'écarte
du port.
Il pilote sans douceur, ses coups de barre sont secs et me donnent la
démarche
raide et saccadée de celui qui est resté trop longtemps au repos. Seul:
le
veilleur sur l'aileron, tournant le dos au large; ses yeux ne voient
que le
sillage dans lequel, parmi les volutes, se dissipent les images de ses
derniers
instants à terre, celle du visage embrassé hâtivement à la porte du
port. Seul:
le mécanicien entre ses machines; sa tête résonne encore du tintouin de
la
ville, le chahut des enfants, la radio des voisins ou les bruits de la
rue.
Cette musique qu'il voudrait conserver comme un talisman se heurte au
vrombissement des moteurs qui l'étouffe peu à peu pour occuper
l'espace. Seul
est le navigateur quand il vise à travers l' alidade les grands phares
de la
côte, moins pour suivre ma progression sur la route qui l'éloigne
que
pour saisir les derniers clins d'œil de la terre frémissante. Seul est
le
Commandant, à la tête de son équipage d'esseulés, mais il a l'œil à
tout.
Son devoir l'empêche de s'abandonner au flot de sa pensée et de
rejoindre les
autres dans leur isolement. Il en est encore plus seul.
La nuit tombe, les
heures passent. J'avance inexorablement en avalant les milles et déjà
l'aube
point. Un nouveau jour se lève et c'est le premier matin en mer, il est
particulier. La réalité à laquelle, la veille au soir, aucun ne
voulait
sincèrement se soumettre, devient une évidence. De quelque côté que
l'un
des
hommes porte son regard, la mer est là, omniprésente, seule présente.
La mer.
Chacun connaît alors face à elle cette étrange impression du cauchemar
qui n'en
est pas tout à fait un, mais qui n'est pas non plus qu'un rêve. La
houle du
large plus sensible à présent, en donnant à mes mouvements une
amplitude à
laquelle ils ne sont pas encore habitués, leur rappelle à chaque
instant, sans
échappatoire et sans équivoque, cette évidence: ils sont en mer. Leur
première réaction
est de m'en vouloir comme on peut en vouloir à l'autre dans toute
entente
forcée ou dans tout mariage de raison. L'air plus chargé d'embruns qui
balaie
mes passavants coupe tout recours à l'illusion. Ils sont bien mes
prisonniers.
Le
territoire de l'autre.
Les
premiers jours sont un apprentissage, on observe et on apprend. On
observe les
autres, ses compagnons d'infortune. Chaque homme cherche territoire qui
deviendra refuge et c'est bien nécessaire, car je ne propose que peu
d'espace
vital à chacun. Mais finalement, cette promiscuité que je leur impose,
parce
qu'elle les oblige à respecter le territoire de l'autre n'est-elle pas
la
meilleure chance de cohésion de mon équipage? On observe la mer. Le
regard est
d'abord méfiant. On pressent qu'elle est d'humeur changeante, on devine
que ses
profondeurs impénétrables cachent une force immense malgré l'attirance
de ses
reflets sous les caresses conjuguées de la brise et du soleil, malgré
les
écharpes d'écume scintillantes dont elle sait se couvrir pour mieux
masquer la
violence de ses caprices. On réalise que, toujours en mouvement, elle
ne
laissera jamais un instant de répit à ceux qui l' ont choisie.
Je les observe,
les jours passant, se découvrir les uns les autres,
presque fortuitement. Ils
sont deux, trois
ou plus, aucun n'y arrivant seul, à mettre la main sur un bout qu'il
faut
raidir. Quand ils ont réussi, leurs regards satisfaits se recherchent,
se
trouvent et les premiers sourires apparaissent. Ils sont plusieurs à
réparer
une machine en avarie et leurs mains couvertes de graisse se
comprennent sans
mots; les unes présentent une pièce sur le bâti,les autres apportent
l'outil
qui les réunira, d'autres feuillettent une notice, et quand le bruit du
moteur
se fait à nouveau entendre, des mains sales déposent les premières
marques
noires sur les épaules des combinaisons encore trop bleues; de nouveaux
sourires apparaissent.
Ils sont
nombreux à monter faire un tour en passerelle, le soir après
dîner, avant d'aller se coucher. Leurs yeux se fixent sur l'horizon
absorbant
un soleil trop rouge ou sur mon étrave qui plonge dans la mer, la fend,
et
soulève pour leur plaisir des gerbes d'écume qui ricochent et
s'éparpillent sur
mes superstructures. Le coude de l'un cherche alors les côtes de
l'autre, sans
mots, simple assurance des premiers souvenirs partagés.
Une
complicité intime.
Au fil
des jours, des habitudes se prennent et les équipes se forment. Je les
vois
ainsi se regrouper, ici ou là, sur les passavants, sur la plage arrière
ou tout
simplement dans leurs postes pour de longs bavardages semblables à ceux
des
enfants dans les cours de récréation. A la relève de quart, les
quittants
s'attardent auprès des prenants plus que nécessaire, les mécaniciens
dans leurs
machines, les barreurs à la passerelle et les veilleurs à l'extérieur.
Et quand
ceux qui viennent d'être relevés se retrouvent dans l'avant-poste ou
la
cafétéria, de nouvelles conversations s'engagent autour du casse-croûte
nocturne
ou d'un jus de fruit sorti du réfrigérateur de l'office.
Certes, ils n'ont pas
oublié ce qu'ils ont laissé derrière eux le jour du départ, mais leur
quotidien
est à présent la mer et leur bateau. La mer a imposé son rythme et je
suis
devenu leur ami, leur confident. Ne prenez pas ombrage de cette
complicité qui
s'est instaurée entre nous, elle est nécessaire. Elle peut même devenir
de
l'intimité. Ainsi, au fil des heures, au gré des vagues, je reçois
leurs
confidences. Confidence du barreur: sa main aguerrie sait maintenant
prendre en
compte les mouvements de la houle, et s'il me laisse partir sur
l'avant de la
vague, c'est pour mieux me remettre à mon cap, en douceur, sur
l'arrière de
celle- ci.
Mon allure est souple
et chacun danse avec moi à longueur de journée un étrange tango
chaloupé. Son
rythme lent est marqué par la mer sous la baguette imprévisible du
vent.
Confidence du veilleur: quand l'océan désert lui donne cinq minutes de
répit
pour moi tout seul, il relit encore une fois la lettre d'un être cher
reçue à
la dernière escale, moi seul vois sa gorge se serrer et ses yeux se
fermer
quand il termine sa lecture, moi seul sais que pendant quelques
instants, ses
yeux ne verront rien et que son esprit sera ailleurs une fois sa veille
reprise; je n'en dirai rien. Confidence du jeune matelot rentrant de
terre au
milieu de la nuit lors d'une escale exotique: accoudé au plat-bord, les
yeux
fixés sur les eaux noires du port où je me suis arrêté quelques jours,
il me
racontera comment le sourire trop blanc, et la peau trop brune
rencontrés au
hasard de ses pas dans une rue inconnue ont fait chavirer son cœur.
Alors, avec
moi seul comme témoin, il fera des serments insensés comme j'en vois
naître et
disparaître beaucoup dans chaque nouveau port visité. Je l'écouterai
pourtant
avec bienveillance. Confidence du quartier-maître: celui-ci ou un
autre, tous
les jours à la mer, me bichonne avec amour du matin au soir. Avec
attention et
délicatesse il nettoie son coin, gratte une coulure de rouille, range
des
cordages, apporte quelques retouches de peinture ou astique des
cuivres.
Ne soyez pas jaloux de
ces moments que vous ne connaissez pas et qui n'appartiennent qu'à eux.
Laissez-les me chérir pour mieux vous retrouver, ainsi continueront-ils
à
mieux vous
aimer pour mieux me le dire. C'est demain et pour toujours.
Ils ont
gardé malgré tout au plus profond d'eux-mêmes comme un métronome qui,
tout en
marquant le temps, a décompté les jours. Ils se réveillent un matin en
se
disant « c'est demain ». Bien avant les nuages
accumulés sur les
premiers reliefs, bien avant les premiers oiseaux blancs du rivage
accueillant
dans leur quête le navire venant du large, bien avant l'odeur de la
terre que
le vent d'est soufflant sur les champs humides porte parfois loin en
mer, de
faibles signes presque imperceptibles trahissent cette proximité. C'est
demain
que l'on rentre. C'est à la fois de l'excitation contenue et des
regrets
ravalés. Excitation du retour et des retrouvailles. Regrets encore mal
définis,
mais ils goûtent déjà l'amertume. Ils imaginent les effusions
chaleureuses et
sentent converger sur eux les regards du cercle de famille attentif aux
récits
du voyageur, ils liront dans les regards l'admiration et l'envie de
ceux qui
n'ont pas pas pu dépasser les jetées du port. Si chacun accomplit
méthodiquement sa tâche, l'esprit n'y est plus tout à fait, je les sens
déjà à
terre.
J'ai pourtant déjà
vécu de nombreux retours, mais ils n'avaient pas le caractère ultime de
celui-ci. Nous ne faisons que de brefs passages au port de base et
chacun de
ces
retours était lié à la perspective d'un prochain départ. Tout à
cette joie
qui nous écarte, chacun des hommes, sans se l'avouer, pressent qu'en
mettant
pied à terre une aventure finira. Leur bateau rentrera en carénage, les
équipes
changeront, certains partiront, d'autres, encore inconnus, les
remplaceront.
Parce que la cohésion d'un équipage est l'âme de son bateau, ce ne
sera plus
le même qui reprendra la mer dans plusieurs mois. Aucun ne veut y
penser, mais
tous le savent déjà.
Plus que tous les
autres, le Commandant réalise cela. Nous avons eu tous deux de longues
discussions tout au long des milliers de milles parcourus ensemble.
J'aimais
ses confidences du soir, avant qu'il n'écrive ses ordres pour la nuit
sur le
journal de bord. Il me parlait du te
Vous qui viendrez
demain voir ma grande coque passer sous le pont de Recouvrance,
n'oubliez pas
que mes tôles grises et froides, hier encore battaient la longue houle
de
l'Atlantique. Elles abritaient un équipage dont elles partageaient les
attentes, les inquiétudes, les joies et les souffrances. Je sais qu'au
fond de Capitaine de frégate LIBERGE.
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