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| Des pages qui font aimer et respecter la mer. |
HISTOIRES DE MER Histoires du large Cadeau d'anniversaire Un bananier chargé de ferraille Partie de cache-cache dans le brouillard Rapports de mer La sardine Les vaisseaux de pierre Un malamok peut en cacher un autre L'aventure câblière de Déolen en Locmaria-Plouzané Le naufrage de La Sémillante Nouméa: la vie sur les pontons Cyclone dans le lagon calédonien La Marie-Jeanne Le guetteur de Molène Des liens de varech Il a neigé sur la ville d'Ys Quand j'étais castor La Pierre aux Femmes Cadeau d'anniversaire Un bananier chargé de ferraille Partie de cache-cache dans le brouillard Rapports de mer La sardine Les vaisseaux de pierre Un malamok peut en cacher un autre L'aventure câblière de Déolen en Locmaria-Plouzané Le naufrage de La Sémillante Nouméa: la vie sur les pontons Cyclone dans le lagon calédonien La Marie-Jeanne Le guetteur de Molène Des liens de varech Il a neigé sur la ville d'Ys Quand j'étais castor La Pierre aux Femmes |
LA MARIE -
JEANNE ©
Un texte de Josette TOURNERIE.
Le long de la place
où, tacitement, les vieux pêcheurs se donnaient rendez-vous chaque
jour, un
petit mur courait surplombant le port. Ils s’y appuyaient comme on
s’accoude au
comptoir d’un café, participant à leur manière à la vie maritime,
s’abreuvant
des mêmes histoires d’aventures - des histoires “vraies” - cent fois
répétées.
Leur œil exercé ne quittait point l’horizon, qu’ils percevaient avec
presque
la même sûreté qu’au temps de leur gloire. Au dessin d’une voile, à la
couleur
d’une coque ils pouvaient affirmer, longtemps à l’avance, l’arrivée du
fils
d’Alfred, ou du mari de Thérèse. - Voilà un bon grain qui se prépare!... Cette sentence était prononcée par une voix qui n’admettait pas de réplique. Une autre voix s’éleva cependant, avec encore plus d’assurance : - Si c’était qu’un
grain! Un sacré coup de tabac voui! Regardez-moi çà...
Les regards
se
tournèrent vers la direction indiquée. Sur la droite, l’horizon était
complètement bouché. Les îles d’Ouessant et de Molène disparaissaient
derrière
un rideau de plomb. Par contre, en deçà de la zone de ténèbres, plus
près des
côtes, l’île de Béniguet se découpait, baignée par une lumière
d’Apocalypse. Un
phénomène diabolique découpait en deux parties égales, mais opposées,
le
tableau fascinant qui s’offrait aux yeux des spectateurs. Tous
pensaient à ceux
qui étaient encore en mer.
- Ma Doué, s’exclama l’un d’eux, pourvu qu’ils aient le temps de rentrer ! - T’inquiète pas, répondit Couédic d’un ton bourru, ces jeunes, çà n’aime pas prendre des risques. Avant longtemps, ils seront tous de retour dans les jupes de leurs bonnes femmes. ![]() Plongé dans ses pensées, Maxime suivait des yeux l’activité d’un marin solitaire, qui se démenait sur son bateau accosté à la cale. Tout à coup, le reconnaissant, il attira l’attention de ses compagnons: - N’est-ce pas le vieux Lucas, là, en bas? On dirait qu’il s’apprête à appareiller ! Les autres se penchèrent à leur tour. - C’est vrai qu’il va prendre le large! Lui aussi il veut lever ses casiers ! - Pourquoi n’est-il pas parti plus tôt ?... - Fallait d’abord qu’il cuve son vin ! - Mais il est seul! - Son matelot est parti au service; depuis, y a pas eu moyen d’en décider un autre, alors, têtu comme il est, il a continué à faire la pêche tout seul. En disant cela, Goulven avait laissé échapper une pointe d’admiration pour ce vieux copain qui aurait pu être parmi eux, à l’abri derrière leur mur, et qui s’obstinait à poursuivre ses idées de jeunesse sur une mer qui lui devenait de plus en plus hostile. - Vous voulez pas embarquer avec lui, docteur, par hasard ?... La boutade fit sourire Maxime. - Je descends voir ce que fabrique cet entêté. Lucas ne leva même pas la tête en entendant le médecin s’approcher. Le bavardage, c’était bon pour la promenade, ou à quai. Mais à présent, il était temps de mettre en route, il n’avait que trop tardé. Il daigna répondre cependant quand Maxime l’apostropha : - Je suis pressé, moussaillon, si tu veux entendre des histoires, t’as qu’à te trouver ce soir à l’Abri du marin, je serai de retour pour boire un coup avec toi. Cette liberté de langage n’arrêta pas son interlocuteur qui sauta hardiment sur le pont, et lui fit face : - Allons, vous savez bien père Lucas, que ce n’est pas prudent de sortir seul avec un temps pareil ! Le bonhomme s’immobilisa un instant. Petit, trapu, bien campé sur ses jambes écartées, il symbolisait on ne peut mieux le marin breton. Sous sa casquette sans baleine, brillante d’écailles de poissons, une abondante chevelure noire et bouclée, presque crépue, dénonçait une probable ascendance mauresque. L’illusion était accentuée par la présence d’une boucle d’or qui transperçait l’oreille gauche. Les profondes rides qui creusaient son visage n’arrivaient cependant pas à masquer un reste de jeunesse, que trahissaient des petits yeux brillant de malice, auréolés de virgules nacrées. - Pourquoi tu viens pas avec moi, marin d’eau douce, tu pourrais peut-être m’aider par le temps qui se prépare ?... Ce n’était pas tout à fait une plaisanterie, Louis Lucas connaissait les capacités de son interlocuteur et les appréciait. L’aide d’un tel gaillard n’était pas à dédaigner. Maxime n’hésita pas longtemps. Chatouillé dans son amour propre, il vit là l’occasion de faire ses preuves : - C’est dit, mon père Louis, mais je veux ma part de butin ! Louis Lucas éclata de rire, et lui jeta l’amarre dans les bras: - Sacré loustic, va, tu vas bientôt connaître toutes les ficelles du métier !
Depuis qu’ils avaient laissé le phare derrière eux, le bateau s’agitait de plus en plus. Ils avaient traversé le courant à peine plus violent que d’habitude, mais de l’autre côté, ils n’avaient pas trouvé le calme, loin s’en faut ! Le ciel était de plus en plus noir, et de nombreux nuages s’accumulaient avec rapidité, faisant un plafond si bas, qu’on pouvait croire que les vagues se bousculaient pour y monter à l’assaut. Maxime les prenait par le travers pour diminuer le tangage, mais le bateau roulait furieusement, embarquant un paquet d’eau à chaque inclinaison. Il lui fallait toute son attention pour maintenir le cap, les yeux à la recherche d’un horizon qui s’esquivait sans cesse.
Le vent s’engouffrait
dans la petite voile d’artimon, faisant grincer les drisses. Le vieux
patron
avait amené la grand’voile et les focs. D’une main habile, il enroulait
les
cordages avec une dextérité d’autant plus remarquable que l’eau de mer
les
rendait d’un maniement difficile. Son buste penché se maintenait au
point fixe,
grâce à un jeu de jambes s’opposant aux mouvements du bateau. Bien
qu’habillées
de cuissardes, elles se ployaient avec la souplesse d’un ressort,
tantôt à
droite, tantôt à gauche, et parfois d’avant en arrière quand un brutal
coup de
barre les faisait tanguer. Seuls les pieds restaient fixes, comme
cloués au
pont. - Espère encore un peu, fiston, je descends à la cambuse, et je te relaie après.
Le médecin hocha la
tête. Son compère descendait se réchauffer d’un bon coup de rouge. Il
lui
revint en mémoire une histoire que le vieux forban lui avait un jour
racontée,
de l’air le plus sérieux du monde, mais qui n’avait tout de même pas
réussi à
le convaincre. Bien que dans sa longue carrière d’homme de mer il avait pu vivre nombre d’aventures extraordinaires, il était difficile de faire la part des choses dans les propos que tenait habituellement le père Lucas. Pour l’instant, son dialogue avec la bouteille paraissait se prolonger. Maxime n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Son attention fut attirée par un étrange phénomène. Ses oreilles s’étaient habituées au charivari énorme orchestré par la mer en furie, et cependant un bruit nouveau lui parvint, qu’il ne put situer tout d’abord dans ce chaos monstrueux. Une sorte de chuintement discret s’imposa progressivement, grandit, gonfla, s’emballa, allant même jusqu’à masquer le tumulte devenu familier.
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Les mains crispées sur la barre, manœuvrant par instinct, Maxime, tous sens en alerte, attendait l’improbable. Et soudain, les vagues devant lui semblèrent s’aplatir ; le bateau, un instant, se maintint immobile, hésitant, plafonnant sur une surface presque tranquille. Le tapage autour de lui s’était amplifié, mais Maxime ne percevait plus que ce sifflement insolite qui paraissait l’agresser personnellement. Et tout à coup, avec horreur, il « l’ » aperçut. Immense, gigantesque, elle paraissait irréelle, issue d’on ne sait quel cauchemar. Une vague comme jamais Maxime n’aurait pensé qu’elle pût exister ! Médusé, il la vit s’élever devant lui, s’enfler, s’étirer démesurément. D’un vert imprécis, auquel on ne pouvait attribuer que le terme de glauque, en dévorant l’espace elle absorba la lumière, et tout devint aussi sombre qu’une fin du monde. Dressée comme un Goliath au plus haut de sa taille, elle sembla s’immobiliser, indécise. Une frange blanche s’enroula au sommet, et Maxime eut le temps de voir s’agiter dans l’écume des formes oblongues qui lui semblaient être des doigts de géant ganté de blanc. Une masse d’eau, colossale, s’abattit sur le pont.
-§-§-§-§-§-
Un
déferlement d’eau, dans un fracas de
tonnerre... Un enfer glacial qui vous aspire et vous rejette, vous
reprend et
vous malmène ... Une fin du monde en gris, en vert, en mouvement. Un
monde
liquide qui s’infiltre partout, dans le nez, les yeux, les oreilles, se
transforme en eau de feu quand il pénètre les bronches ! Un étau
puissant, qui
comprime le corps, le propulse un instant à l’air libre. La poitrine
libérée
expulse de l’eau, vomit en même temps un long cri, un hurlement de
supplicié,
qui s’arrête soudain quand le cerveau s’éveille, mais qui vibre encore
longtemps dans les oreilles !... C’est le cri de l’enfant qui naît,
expulsé des
chaudes ondes maternelles, c’est le cri du naufragé qui ne veut pas
mourir dans
les eaux froides de la mer en furie ! Le retour à l’air libre sortit Maxime de son inconscience. Avant même que la réflexion ne lui revint tout à fait, ses bras avaient esquissé les mouvements ordonnés de la brasse, mais ses jambes étaient de plomb, et l’entraînaient vers le fond. Dans un réflexe sauveur, il se débarrassa de ses courtes bottes d’un coup de pied sur chaque talon. Il se déplaçait à présent lentement, aveuglément, luttant contre la tourmente pour gagner un mètre ou deux, mais dans quelle direction, vers quel but ? Son esprit ne fonctionnait plus qu’au ralenti. Le froid qui engourdissait son corps gagnait peu à peu le cerveau. Il n’avait plus la force d’avoir peur, il avait épuisé la connaissance de la terreur, et n’avait pas la faculté d’aller au-delà. Le temps s’était arrêté pour lui, le monde se bornait à cette immensité hostile, à ce vacarme titanesque. Il n’avait plus qu’une fonction: nager, nager encore jusqu’à la fin des temps ! -§-§-§-§-§-
Ce fut le mousse du « Vent d’Ouest », patron Pierrot Le Meur, qui l’aperçut le premier. Ce dernier poussa un cri de joie. Il rejoignit son mousse qui, comme lui, scrutait la mer avec inquiétude. Il saisit une gaffe, et la tendit. Il était temps ! Le naufragé s’y agrippa dans un ultime effort et les deux hommes le hissèrent à bord. Ils voulurent l’entraîner dans la cabine, mais, grelottant de froid, Maxime résista: -
Où est le père Lucas ? La
Marie-Jeanne a-t-elle sombré ? Qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?... Suivant du regard la direction indiquée, Maxime resta muet d’étonnement. A quelques brasses d’eux, le bateau roulait furieusement, mais gardait le cap, gouvernail bloqué dans la bonne direction. -
Çà alors !... J’ai dû
recevoir un drôle de coup sur la tête, j’aurai juré qu’elle avait
coulé ! Autour
de lui, la mer avait
fait place nette. Tout ce qui n’avait pas été amarré avait disparu. Les
cordages, toujours enroulés en bon ordre, rendus encore plus pesants
par l’eau
dont ils regorgeaient, avaient simplement glissé d’un bord à l’autre.
L’ancre,
chassée de son écubier, s’était bizarrement rattrapée à la barre,
bloquant le
gouvernail tel un robot pilote. Des toiles et des bouées, des crocs et
des
filets, de tout ce qui encombre généralement le pont d’un bateau en
mer, il ne
restait rien, que le plancher nu. Maxime s’approcha de la cambuse dont
la porte
s’était bloquée. D’une main nerveuse, il l’ouvrit, et descendit
lentement. Sous cette même table, le père Lucas gisait, pas complètement inconscient au vu des nombreux jurons qu’il proférait en se tenant le crâne. Sa casquette avait roulé quelque part, et, de son autre main, il tentait de la récupérer en jurant de plus belle. A l’instant où il se penchait vers le vieux marin, le médecin aperçut sur la table un verre... rempli de vin. Comme dans un état second, il le saisit, et sans plus réfléchir, sans songer à la signification de son geste, il le porta à sa bouche, et d’un seul trait le vida !... Josette
TOURNERIE |
La Marie-Jeanne |
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