La
nuit était claire en ce 23 juillet ; la lune déroulait un long ruban
d'argent qui rehaussait l'élégance de
La Magicienne
gagnant
doucement
le large. Accoudé au bastingage, je regardais les lumières de San
Francisco se fondre une à une dans le velours du ciel. A bord, un
hublot était encore éclairé : le capitaine Béhic recevait à sa table
des hôtes de marque, Monsieur Brunet, gouverneur de Tahiti, et son
épouse, Esther. Ceux-ci n'allaient pas tarder à rejoindre leur cabine
et se préparer à un long voyage sur une mer qui leur paraissait
d'emblée pacifique.
Durant la première semaine, tout se passa le mieux du monde. Un vent
portant, un soleil complaisant, notre navigation avait des allures de
croisière ! Les marins vaquaient à leurs occupations ; mais dès que
Madame Brunet venait prendre le frais sur le pont, quelque chose de
particulier flottait dans l'air. Cette femme bien en chair, adepte des
soutiens-gorge pigeonnants, émoustillait les célibataires d'un temps
que
nous étions. Non sans malice, j'enviais les gabiers perchés dans la
mâture. Vu d'en haut, le spectacle devait être grandiose ! Malgré les
conseils et les remontrances de son époux qui l'invitait à mieux
protéger ses appas, Madame le gouverneur prit l'habitude de se poster
à l'avant et c'est donc avec une nouvelle figure de proue que
La
Magicienne traçait sa route.
En ce matin du 1
er août, je fus étonné de ne pas
avoir droit
à notre
apparition quotidienne. Personne n'osait poser la question qui brûlait
les lèvres plus que le sel... Dans une atmosphère moite et un silence
pesant, la réponse nous fut donnée. Le médecin du bord gagnait la
cabine de notre néréide d'où nous parvenaient de fortes quintes de toux
et, à sa sortie, son visage sombre ne laissait présager rien de bon.
"Fluxion", lâcha-t-il avant de s'éclipser ; ce que l'un d'entre nous
quelque peu versé dans l'art d'Hippocrate traduisit par "pneumonie".
Peu avant midi, le vent forcit ; l'horizon prit une couleur d'encre et
la mer se forma. Le capitaine ne tarda pas à donner l'ordre de réduire
la voilure. Aussitôt, Eugène Floch, mon ami, un gars de Recouvrance,
grimpa jusqu'à la grande vergue et entreprit de carguer les voiles avec
les autres gabiers. Soudain, lui que tout le monde appelait le singe,
tant son agilité était grande, lâcha prise et sa chute parut
interminable. Le choc de son corps sur le pont nous glaça le sang.
Brisé de partout, la tête en sang et les yeux révulsés, Eugène était
encore en vie ! Avec d'infinies précautions on le transporta jusqu'à sa
bannette. Devant nous qui ne savions que faire, le médecin déclara sans
ambages que la meilleure chose que nous puissions espérer pour notre
ami
c'était une courte agonie... Pendant deux jours, la tempête fit rage ;
le navire fut mis à la cape. Les vagues qui déferlaient sur le pont
allaient se charger de le laver - c'est du moins ce que nous pensions -
mais du sang de Breton, ça imprègne et ça résiste. Le bois garderait à
jamais la marque de la chute de notre camarade. Au soir du 3 août, la
mer se calma ; cependant les membrures de la frégate continuèrent à
gémir pendant un long moment. Une musique funèbre se mettait en place ;
aux râles insupportables d'Eugène se mêlaient les quintes déchirantes
de celle que chacun de nous appelait secrètement Esther... A 1h 15, je
sentis tout à coup que la main que je tenais était devenue
molle.
Un miroir placé devant les lèvres ne fut pas embué. Il fallut que je me
rende à l'évidence : la mort avait fait son œuvre, Eugène ne reverrait
plus les rives de la Penfeld. Après une toilette mortuaire sommaire, on
le plaça dans une toile de voile dont les bords furent cousus jusqu'à
hauteur du visage. La triste besogne serait finie à l'aube. En
attendant, à la lueur de deux bougies, nous fûmes quelques-uns à
veiller le corps.
Vers 10h, l'équipage fut rassemblé sur le pont. Alors que certains
avaient du mal à détacher leurs yeux de la tache funeste, nous avons
déposé le linceul du marin sur la planche qui tenait lieu de
catafalque. Après avoir fait l'éloge d'Eugène et récité les prières de
circonstance, le capitaine nous invita à faire silence. Le ciel était
vide, aucun bruit ne nous parvenait, nous avions l'impression d'être
hors du monde. "Requiescat in pace", ces mots si souvent entendus au
bord d'une fosse de cimetière prenaient une résonance particulière. Il
fallut se résoudre à faire pencher la planche. Aussi longtemps que nous
l'avons pu, nous avons accompagné Eugène dans sa lente descente vers
les profondeurs.
Nous étions encore sous le choc quand un hurlement nous perça les
tympans. Monsieur Brunet, le teint livide, les cheveux hirsutes et les
yeux hagards, apparut sur le pont. Il était clair que lui aussi venait
de voir la mort.
" - Esther est morte, Esther est morte ! " répétait-il en regardant la
planche qui n'avait pas encore été rangée. L'image de son épouse jetée
à la mer, livrée en pâture aux poissons et autres espèces marines, lui
fut insupportable. Il regagna précipitamment sa cabine et s'enferma à
double tour. Il fallut tout le pouvoir de persuasion du capitaine et
son autorité pour qu'il consentît à entrebâiller la porte. Le
tête-à-tête dura une bonne heure et dès qu'il eut rejoint ses
quartiers, le capitaine me fit appeler.
" - Le Hir, vous avez fait preuve de sang-froid, de retenue et
d'efficacité face à la mort du gabier Floch ; c'est pourquoi je vous
demande comme un service de venir en aide à Monsieur Brunet.
Accompagnez-moi, je vous dirai sur place les dispositions prises."
Même s'il ne s'agissait pas d'un ordre, je ne pouvais, pour de
multiples raisons, que répondre positivement à la demande qui m'était
faite. C'est ainsi que, vers 3 heures de l'après-midi, précédé du
capitaine, je franchissais le seuil de la cabine mortuaire. Monsieur
Brunet, avec une attention qui témoignait un amour fou, avait revêtu
son épouse de ses plus beaux atours. Ses cheveux avaient été peignés
avec soin et la maladie n'avait pas eu le temps d'altérer ses traits.
Son parfum qui nous était devenu familier embaumait toute la pièce. La
belle paraissait endormie.
L'esprit un peu ailleurs, je n'entendis pas les coups frappés à la
porte. C'est le capitaine en personne qui prit des mains d'un matelot
une toile identique à celle utilisée pour le pauvre Eugène. Devant mon
regard interrogatif, il entra dans les détails. Le gouverneur et
lui-même s'étaient mis d'accord pour que Madame Brunet fût placée dans
un linceul de toile ; en revanche, son corps ne serait pas jeté à la
mer. Jusqu'à l'accostage à Nuku-Hiva, aux Marquises, il serait conservé
dans une barrique d'eau-de-vie. Sans demander d'explications
supplémentaires, je me mis à la couture. Mes doigts tremblaient
d'émotion et peinaient à pousser la grosse aiguille. Arrivé au niveau
du visage, je m'arrêtai instinctivement. Monsieur Brunet s'approcha
doucement, déposa un long baiser sur le front de celle qui le quittait
et, dans un grand soupir, me fit signe de finir ma tâche.
Quatre solides gabiers furent appelés en renfort pour transporter le
corps jusqu'à la cambuse. Un tonneau, aux trois-quarts rempli, avait
été mis à l'écart ; le couvercle reposait sur ses flancs. Sans avoir
étudié le principe d'Archimède, le maître des lieux avait par
précaution pris soin d'en tirer quatre seaux. La "mise au tonneau"
pouvait donc commencer... Tandis que l'eau-de-vie imbibait le linceul,
bizarrement le corps se mit en position fœtale. Les regards se
croisèrent, mais personne n'osa donner une interprétation du phénomène.
Une dernière bulle d'air creva à la surface et deux seaux furent vidés
pour assurer une immersion complète. Remis en place dans les règles de
l'art, le couvercle fut pointé sur tout son pourtour pour éviter toute
méprise.
Témoin privilégié de cette cérémonie singulière, je dus la raconter par
le menu aux membres d'équipage qui jurèrent de ne plus boire une seule
goutte d'alcool tant que la maudite barrique serait à bord...
Quatorze jours plus tard, Esther La Bouchère, la roturière, reposait en
terre des Marquises.