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Le
naufrage effacé
© Un
récit de mer de Jean Pol
TOUSSAINT
Le rocher du Diamant, à la Martinique.
En
cette journée
du 8 avril 1830, de grosses averses tropicales s'abattent sur les
flancs du Morne Larcher1. Le Diamant, rocher
emblématique de la
Martinique, joue à cache-cache sous les lourds nuages. Il est dix-sept
heures et les esclaves rentrent fourbus de leur journée dans les champs
de canne à sucre.
Une brève trouée dans le rideau de pluie dévoile un brick ancré dans la baie, à deux milles du rivage. La surprise des captifs est très grande car peu de navires s'aventurent dans ces parages. L'estacade de bois installée face à l'église s'avance timidement dans la mer et ne peut recevoir que les frêles gommiers de pêcheurs lorsque la mer est calme. Elle ne l'est pas souvent dans cette anse frappée par de gros rouleaux. Les esclaves sont pressés de regagner les cases où ils s'entassent dans le dénuement le plus total. Le brick disparaît peu à peu dans l'obscurité. la nuit tombe tôt dans les Antilles, vers dix-huit heures. Les averses cessent vers vingt-et-une heures. Les captifs sortent à la recherche d'un peu de fraîcheur. Le brick danse sur la mer qui se creuse. La houle atteint maintenant deux mètres et frappe le vaisseau par bâbord. Le capitaine sent la précarité de sa situation, mais il n'a pas le choix : le port de Fort-de-France lui est interdit. Les autorités portuaires fermeraient peut-être les yeux sur sa cargaison en contrepartie de quelques billets, mais le risque est trop grand de tomber sur un employé zélé ou intègre. Dans les cales, plus de deux cents captifs sont entassés, les fers aux pieds. Soixante-dix sont morts pendant le voyage, victimes de la maladie et des mauvais traitements. Le brick roule maintenant dangereusement. Les hommes d'équipage dansaient tout à l'heure sur le pont pour fêter la fin d'un voyage de trois mois. Maintenant, l'inquiétude succède à la joie. La voûte nuageuse est réapparue et touche les têtes de mâts. Des rafales de trente nœuds malmènent le bateau. A vingt-trois heures, le vaisseau dérape sur son ancre. Les ordres du capitaine sont couverts par les rafales de vent mêlées de pluie. Les mains en porte-voix, il hèle le bosco pour faire monter l'équipage sur le pont. La chaîne de l'ancre est passée sous le safran et glisse rapidement sur le fond de sable. Le guindeau est bloqué. Sans ses voiles, le brick de trente mètres, ingouvernable, dérive vers la côte. ![]() Le capitaine descend dans sa cabine, ouvre son coffre et glisse dans un sac les pièces d'argent reçues d'avance en paiement de son travail à haut risque : transporter des esclaves du golfe de Guinée aux Antilles. La traite avait été abolie par le Congrès de Vienne en 1815 et la police des mers a été confiée à la marine anglaise. Très voilé, avec un tirant d'eau de trois mètres à pleine charge, le brick est rapide, vif sous la barre, mais le voyage reste risqué. La charge maximale est dépassée. Armé de deux petits canons, il ne pourrait rien contre un vaisseau de Sa Majesté. Et les gouvernements de la Restauration ont transformé le délit en crime. ![]() Le bosco descend, accompagné de deux marins, libère les esclaves de la première cale, une trentaine d'hommes et une cinquantaine de femmes. Les craquements sont de plus en plus sinistres, la coque se fend comme une noix. Le bosco ne s'enfonce pas plus loin, insensible aux cris des captifs qui voient l'eau envahir leur prison. Il les abandonne à leur sort et descend à terre par un filin tendu le long de la coque. L'équipage est sauf dans sa quasi totalité. Trois matelots et un cuisinier sont morts en sautant sur les rochers. Les autres ont pu sortir deux barques, affronter les vagues et se poser sur la plage. Les esclaves de l'habitation La Tournelle, la plus proche du lieu de drame, viennent au secours des naufragés. Le géreur 2 voudrait les empêcher de parler aux captifs mais ils sont trop nombreux et il est seul. L'équipage du brick regroupe les rescapés qui sont enfermés dans un entrepôt de l'exploitation pour être emmenés à Fort-de-France. Quelques-uns parmi les plus robustes ont pu s'enfuir. Pendant plusieurs jours, la mer rend des cadavres d'esclaves noyés. On les enterre à la hâte dans la fosse commune du Diamant. L'administration est prévenue avec retard et l'on dépêche sur place le seul responsable disponible, un certain Boitel, secrétaire-archiviste qui fait office de Directeur de l'Intérieur par intérim. Le capitaine, les deux officiers et le bosco sont repartis pourla métropole. Boitel interroge l'équipage et rédige un premier rapport. Le Conseil Privé de la Martinique, qui regroupe les principaux géreurs békés, ne sait pas quoi faire des quatre-vingts rescapés. La traite est illégale depuis les lois de 1815 et 1827 et ils ne peuvent donc être considérés comme esclaves. On ne peut pas les déclarer libres non plus. On décide de les envoyer à Cayenne, en Guyane. Ils sont embarqués début juillet. Quelques-uns vont mourir pendant le voyage. Soixante-sept débarqueront enfin à Cayenne. Boitel, scrupuleusement, rédige rapport sur rapport. Son obstination irrite les autorités coupables d'une neutralité bienveillante, et on se débarrasse de ce gêneur en le renvoyant en métropole : sous prétexte qu'il recevrait à sa table des hommes libres de couleur, l'amiral Dupotet le prie de quitter l'île dans les plus brefs délais. Ses rapports sont accablants pour les familles des notables locaux d'où sont issus la plupart des trafiquants, mais aussi pour les commerçants nantais ou bordelais. La traite des noirs est un négoce accessoire, rentable et dépourvu d'aspects moraux. On ne connaît rien , aujourd'hui, du nom du bateau ni son origine. Les changements de noms et d'armements étaient fréquents à l'époque pour mieux masquer les trafics. Est-il parti de Nantes ou de Bordeaux ? Probablement de Nantes car la surveillance sur la Garonne était plus forte depuis 1819 et plusieurs capitaines se sont vus inculpés pour avoir violé la législation sur la traite. Ce naufrage marquera la fin de la traite des noirs en direction des Antilles. Sur la petite falaise de l'anse Caffard, dominant la mer, une sculpture monumentale de Laurent Valère, érigée en 1998, rend un dernier hommage à ces oubliés de l'histoire. ![]() -1- Morne : petit volcan éteint.
-2- Géreur : propriétaire de l'exploitation. Jean
Pol
TOUSSAINT
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