HISTOIRES
DE
MER
Histoires
du
large
Cadeau
d'anniversaire
Un
bananier chargé
de ferraille
Partie
de cache-cache
dans le brouillard
Rapports
de mer
La
sardine
Les
vaisseaux de pierre
Un
malamok
peut
en cacher un autre
L'aventure
câblière
de
Déolen
en Locmaria-Plouzané
Le
naufrage de
La Sémillante
Nouméa:
la
vie sur les pontons
Cyclone
dans
le lagon calédonien
La
Marie-Jeanne
Le
guetteur de Molène
Des
liens de varech
Il
a
neigé sur la ville d'Ys
La
Pierre aux Femmes
Quand
j'étais castor
Le
naufrage
effacé
Noël sur un
bateau !
Tempête
en mer de Chine
Le
gabier de La Saône
Vole,
mon goéland !
Là-haut
sur la mer
Les 8 vents de Majorque
Retour
de pêche
Rencontre
avec le Kurun
Rêveries
arctiques
Les
mers ne devraient pas mourir
|
Noël sur un bateau !
Un récit de mer écrit par Georges
TANNEAU.


Le liberty ship "La
Rochelle"
Cette veillée de Noël 1954 attira peu de
monde dans le
réfectoire principal de notre vieux "liberty-ship". Les hommes
d'équipage traînaient leur lassitude comme un fil à la patte,
maudissant ce vent contraire qui fraîchissait sans cesse, jusqu'à force
sept à huit entre les îles de Gran Canaria et de Fuerteventura, et
freinait notre progression vers la France.
Ce soir-là, nous fîmes cependant une petite fête
autour d'un coq au vin que nous attendions depuis si longtemps.
Hélas, même copieusement arrosé de cambusard,
notre "Chantecler" avait un arrière-goût de poisson, et une chair
coriace avec ça. Nous l'avions engraissé durant de longs jours, dans sa
cage, sur la dunette, avec des épluchures, des restes de cuisine et des
exocets que les alizés venaient déposer de temps à autre sur notre pont.
- On dirait du cormoran, soupira le Bosco.
- Du congre en matelote, lui répondit le Bout de bois ( charpentier )
qui préférait le goût de poisson à celui de la viande et qui se léchait
les doigts avec gourmandise. Dommage qu'il ne soit pas plus épais !
- Ça tombe bien, au contraire, trancha un matelot. Moi, ce que je
préfère dans le coq au vin, c'est justement le vin. J'en reprendrais
bien une nouvelle louchée.
Pour clôturer ce festin, David, notre graisseur
extérieur, entama quelques romances circonstanciées: Vive le vent, Noël en mer, Petit Papa Noël,
mais ce soir-là le cœur n'y était pas. Certains affirmaient qu'en nous
régalant de notre vieux compagnon, nous venions de manger en quelque
sorte l'une de nos mascottes.
Les autres s'en défendaient:
- Cet emplumé nous cassait les oreilles durant notre sommeil en lançant
son cocorico chaque fois qu'il apercevait les feux d'un bateau ou d'un
phare à l'horizon !
Fête de Noël à bord d'un
cargo de la Sté Navale Delmas-Vieljeux
L'auteur est le
troisième à partir de la droite.
La discussion dura ainsi, entre les derniers buveurs, jusqu'à une heure
avancée de la nuit; jusqu'à ce que Gomis, un de nos chauffeurs
sénégalais, finisse par demander :
- David, tu peux chanter le bon chanson là, où ange Gabriel il est tout
noir ?
Le silence se fit alors aussi religieux que possible pour entendre
monter vers le ciel une sorte de prière qui devait nous faire oublier
la triste fin de notre ami le coq :
Ô peintre qui peins les anges
Sur les vitraux des églises,
Il y a une chose étrange,
Permets qu'un noir te le dise :
Pourquoi peins-tu leur visage
Avec toujours la peau blanche ?
Gomis venait d'embarquer à Dakar. Il était originaire de
Fadiouth, un village catholique enclavé dans un monde musulman. Il se
souvenait des fêtes de Noël de son enfance, où, pour chanter "Il est né le divin enfant",
accompagné du tam-tam, de la kora et du balafon, on le déguisait en
ange blanc en lui mettant de la farine sur le visage. Et maintenant, la
chanson de David venait le libérer d'une vieille angoisse: son ange
gardien pouvait donc avoir la même couleur de peau que lui ?
Entends sa voix qui t'appelle
Et si tu veux bien le croire,
Viens peindre dans sa chapelle
Un ange avec la peau noire !
...disait
encore la voix chaude du chanteur, tandis que de sa main il désignait
le brave Sénégalais qui ouvrait une bouche béate et de grands yeux
brillants de baigneur en celluloïd.
Georges TANNEAU
|