Jean PARMENTIER©
1494 - 1529
par Michel RIVIERE
En 1529, Dieppe et son arrière-pays
étaient alors très florissants, la
ville se distinguait par son grand port de pêche et sa flotte
commerciale de 180
bateaux, par ses riches armateurs, par ses hardis navigateurs et par sa
célèbre école de cartographie. Cette année-là, un de ses enfants, Jean
Parmentier, qu’on ne peut dissocier de son frère Raoul de cinq ans son
cadet, prit la tête d’une expédition à destination de l’Asie et de ses
mythiques richesses ; tous deux avaient la particularité d’être à la
fois marins, cartographes et … poètes.

Navire de la
verrière de l'église
de Neuville-lès-Dieppe ( fin du XVIe siècle )
Jean Parmentier naquit en 1494. Fils de marchand, destiné au métier du
commerce, il se passionna pour la géographie, l’astronomie, les
mathématiques et le latin. Bien « qu’il n’ait pas beaucoup hanté les
escolles » il se révéla l'un des meilleurs versificateurs de son
époque.
Il composa des ballades, des chants royaux, des rondeaux, des
moralités, des farces et autres sermons ; il y
chantait les louanges de
la Sainte Vierge et de la religion. Il triompha aux Palinods
de Rouen
en 1517, 1518 et 1528 ; en 1520 il composa un chant royal au Puy
de
l’Assomption Notre-Dame de Dieppe et remporta la couronne d’or ; il
récidiva en 1527. La même année il créa une momerie1
pour célébrer la
paix entre François Ier et Henri VIII ; le spectacle dura deux jours et
attira beaucoup de monde. Il traduisit du latin la « Conjuration de
Catilina » de Salluste.
Il
étudia la cartographie sous l’autorité de
Pierre Desceliers2. Il devint un
cartographe connu,
dessina des mappemondes, des globes et des cartes marines qui furent
d’une grande utilité pour naviguer en toute sécurité mais aucune ne
nous est parvenue.
 Portulan de Pierre Desceliers, 1546. Château-musée de Dieppe.
Il prit la mer de bonne heure. Entre 1520 et 1526,
il commanda de nombreuses expéditions : il se rendit en Nouvelle-Ecosse
près du Cap Breton d’où il rapporta des fourrures, en Terre-Neuve, en
Guinée ; il gagna et décrivit Saint Domingue, Carthagène, Panama et le
Brésil. Il passa longtemps pour le premier Français à avoir abordé au
Brésil. Nous ne connaissons pas ses itinéraires…maintenus dans le plus
grand secret.
En 1528, quand il prit épouse, il était devenu un marin
expérimenté. Il
fut une nouvelle fois chargé par l’armateur Jean Ango de diriger une
expédition, cette fois-ci à destination de Sumatra et des « Moluques
».

Entrée du
manoir de l'armateur Jean Ango à Varengeville
Il
se glorifiait, à l’avance, d’être le premier Français à explorer
l’océan Indien mais un des trois vaisseaux de Verrazano agissant pour
le compte de François 1er n’avait-il pas atteint
le nord de Sumatra
trois ans auparavant ? Nous ne disposons pas du récit de cette dernière
expédition et pour beaucoup Jean Parmentier demeure le premier Français
à avoir doublé le Cap de Bonne Espérance. Il avait le ferme espoir de
pousser jusqu’à Cathay et, s’il revenait de ce périple, de gagner
l’Asie par les côtes du nord de l’Amérique. Il affirmait ne pas être
poussé par
l’appât du gain mais rechercher la gloire du roi, celle de son pays et
la sienne. Jean Ango, lui, espérait tirer profit des lourdes cargaisons
d’épices et d’or que Parmentier ne manquerait pas de rapporter… malgré
la menace et l’hostilité permanentes des Portugais. C’était un
commerçant, grenetier, qui armait des bateaux pour Terre-Neuve,
l’Afrique et le Brésil et ne négligeait pas la " course3
".
Il
était
considéré comme un des hommes les plus riches de son temps, traitant
presque d’égal à égal avec François 1er à qui il
prêta de l’argent et
dont il était le conseiller. Il fut receveur de la vicomté de Dieppe,
vicomte du port et conseiller de la ville. C’était aussi un érudit, un
mécène ami des artistes et des Parmentier.
Vitrail
à la nef (Eglise de Neuville-lès-Dieppe)
Après un faux départ dû à l’échouage du Sacre,
Jean Parmentier leva
l’ancre le samedi 3 avril 1529 ; partir un vendredi eût porté malheur.
Il commandait La Pensée, un navire de 25 mètres de
long jaugeant
200 tonneaux qui était allé au Canada en 1508. Son ami Pierre Crignon,
poète, mathématicien, « astrologue » chargé à bord des observations et
des relevés astronomiques l’accompagnait. Il savait calculer la
latitude par « élévation du soleil et autres corps célestes ». Raoul
était le capitaine du bateau Le Sacre un peu plus
rapide, de 22
mètres de long et qui jaugeait 126 tonneaux. L’équipage des deux
navires s’élevait à 150 hommes dont deux interprètes, un Portugais et
un Français parlant le malais. Viande et poissons salés, vins,
cervoise, verjus, orge, avoine, seigle, blé, oignons, pois, fèves,
cochons gras, sel, biscuits, farine, jaunes d’œufs battus mis en
tonneaux et graisse garnissaient les soutes des navires ainsi que des
produits de pacotille pour le troc.
Les bateaux progressèrent
rapidement et trois semaines plus tard atteignirent l’île Saint
Jacques,
une des îles du Cap Vert ; ils n’y restèrent que deux jours. Seuls
quelques hommes descendirent à terre pour faire provision d’eau. Jean
Parmentier qui était resté à bord durant l’escale ne sortait guère de
sa cabine, absorbé par la traduction du Jugurtha de Salluste et par la
composition de poèmes. Cela ne l’empêcha pas, dans l’ombre, de remplir
ses fonctions de capitaine et de faire progresser les navires de 100 à
150 milles4 par jour, 150 par vent favorable.
L’équateur fut atteint le
11 mai et son franchissement donna lieu à des réjouissances et à des
farces. Parmentier semble avoir été l’initiateur du rite qui
s’ensuivit. Puis une île fut aperçue, il l’appela "La France" sans se
douter que les Portugais l’avaient « découverte » en 1501 et la
baptiseraient
Asuncion (Ascension) deux ans plus tard.

81 jours après le départ les
deux navires passèrent au large du Cap des Tempêtes (de Bonne
Espérance) et affrontèrent …des tempêtes puis traversèrent des zones de
calme plat. Les maladies commencèrent à faire des ravages parmi les
hommes d’équipage. Parvenus à Madagascar, ils s’approvisionnèrent en
eau mais ne purent se ravitailler en viande et en fruits à cause de
l’hostilité des Malgaches qui, ayant gardé un très mauvais souvenir des
Portugais, massacrèrent trois marins. La plupart des hommes n’avaient
pas encore mis pied à terre ; Jean-Michel Barrault a décrit la dure
condition de ces marins vivant « dans la crasse et l’humidité, harcelés
de
vermine » et qui recevaient, « par an, pour tout salaire, trois écus
d’or, deux chemises, une paire de chausses et une paire de souliers ».
Ils connurent la faim, la soif, la fatigue, les fièvres; les maladies,
notamment le scorbut, firent de nombreuses victimes. Parmentier curieux
de tout, fit autopsier des cadavres pour essayer de trouver les causes
des décès. Il était surtout pris par la rédaction du poème «
Traité en
forme d’exhortation contenant les merveilles de Dieu et la dignité de
l’homme ». Pour redonner le moral à ses hommes il leur en
déclama des
extraits exaltant la foi et la soumission à Dieu… mais le scorbut
continua à faire des ravages.
"
En
traversant la grand mer de Occident,
Pleine d'esprit, où gist maint accident,
Par ventz soufflantz sans mesure et repos,
Delebere penetrer l'Orient,
Passer Mydi, mais que inconvenient
Ne peut troubler mon desireux propos.
Le cueur bien sain en ma nef bien dispos,
L'esprit ouvert sus si pesant affaire,
Vins à penser quel œuvre vouloys faire."
Jean Parmentier : "Traité en
forme d'exhortation contenant les merveilles de Dieu et la dignité de
l'homme".
Aux Maldives appelées alors Petites
Moluques, les Dieppois furent bien accueillis; ils échangèrent des
miroirs et des couteaux contre des noix de coco. Jean Parmentier
descendit à terre. Sumatra appelée aussi Java la Mineure ou encore
Taprobane fut en vue après presque sept mois de navigation. Parmentier
donna son nom à l'un des trois îlots rencontrés puis jeta l’ancre
devant
la ville de Ticou sur la côte occidentale de Sumatra où « les hivers
sont aussi chauds que nos étés ». Méfiant, il prit des otages avant
d’entamer des transactions commerciales avec le sultan. Les
négociations traînèrent en longueur, les Malais s’avérant plus
coriaces que les « Escossois ». Les relations s’envenimèrent. Le
Chabendar (lieutenant du sultan) exigea et obtint le retour des otages,
Parmentier déclara la guerre aux Ticounins mais il fut alors pris par
les fièvres, la diarrhée et les vomissements, méfaits de la thyphoïde
et d’une eau croupie. Au bout de huit jours, le 3 décembre, il mourut
après avoir été « toujours bien obéi et révéré » de ses hommes ; on
procéda à son inhumation. Désormais, il ne verrait plus la mer « par
gros vent écumer, pousser, fumer, sublimer, s’abîmer » ; cinq jours
plus tard ce fut au tour de Raoul de décéder et d’être immergé.
Les survivants levèrent l’ancre en direction du sud de l’île après 32
jours passés à Ticou ; ils firent quelques escales à la recherche
d’épices et… de nourriture ; le retour en France, rendu impérieux par
le
manque de vivres et la présence de vents favorables, fut décidé après
consultation des hommes d’équipage et entrepris le 22 janvier 1530 ; il
y eut encore des pertes parmi les hommes rationnés, affaiblis, atteints
par le scorbut. A Sainte Hélène six Indiens qui avaient été abandonnés
par les Portugais furent pris à bord de La Pensée
et amenés à Dieppe où
l’un d’eux fonda une famille. De l’équipage initial il ne revint que «
deux poignées de moribonds » qui rapportèrent seulement 375 kilogrammes
de poivre. L'expédition se soldait donc par un échec économique et
humain pour l’armateur et son capitaine. Pour que les frères Parmentier
« puissent revenir
en la mémoire des hommes », Crignon5 fit le
récit du Voyage à Sumatra, première narration d’un voyage français aux
Indes
Orientales… Il y ajouta divers poèmes du capitaine de La
Pensée
.
Michel
RIVIERE
NOTES
1- Momerie =
C’est une forme de spectacle où se produisent des momons (des
masques) qui représentent une action dansée, mimée, déclamée, chantée
autour de décors montés sur des chariots. Une moralité était
un poème dramatique,
spectacle qui représentait une action sérieuse à l’aide de personnages
allégoriques. Un palinod était un poème en l’honneur de
l’Immaculée Conception de la Vierge
présenté à Rouen, Caen et Dieppe ; le meilleur recevait un prix le jour
dit des palinods. Le Puy était le nom d'un
cercle littéraire pieux voué à la Vierge au Moyen Age et à la
Renaissance et concernant surtout la Picardie et la Normandie
2- Pierre
Desceliers, prêtre d’Arques-la-Bataille, fut
le père de
l’hydrographie française (topographie maritime), auteur de portulans et
formateur de pilotes.Voir aussi sur ce site la notice d'Hubert Michéa
sur Guillaume
Brouscon ainsi que le portrait de Jacques
Cartier qu'il a réalisé.
3- L'arraisonnement de
navires en tant que corsaire.
4- Un mille
marin
=
1852 mètres.
5- Le mot Cap
Caval (mot d’origine latine signifiant tête de cheval) est
mentionné pour la première fois en français dans le récit de Crignon
pour désigner le pays de Penmarc’h (même sens en breton).
EN SAVOIR PLUS
ANTHIAUME
(Albert).- Cartes marines, constructions navales, voyages
de
découvertes chez les Normands 1500-1650. Préface de l’amiral Buchard.-
Paris, Dumont, 1916.- 2 vol. (XIV-566 + 597 p.) Téléchargeables avec
Gallica.
SCHEFER
(Charles).- Recueil de voyages et de documents pour servir
à
l’histoire de la géographie depuis le XIIIe jusqu’à la fin du XVIe
siècle. IV. Le discours de la navigation de Jean et Raoul Parmentier de
Dieppe.
Voyage à
Sumatra en 1529. Description de l’île de Sainct
Dominigo - Paris, Leroux, 1883.- 232 p. Téléchargeable avec
Archive.
Réimprimé en 1971 à Genève (Edit Slatkine) et à Amsterdam (Edit Philo
Press).
Voyage à Sumatra en 1529. Journal de bord de Jean
Parmentier.-
Clermont-Ferrand, Edit. Paléo, 2001.- 118 p.

Ed. La Découvrance 2005 |

Ed. Ernest Leroux 1883 |

Ed. Droz et Minard 1971 |

Ed. Pinard 1832
ESTANCELIN
(Louis).- Recherche sur les voyages et découvertes des
navigateurs normands en Afrique dans les Indes Orientales et en
Amérique suivies d’observations sur la marine, le commerce et les
établissements coloniaux des Français..- Paris, A. Pinard et Delaunay.-
1832. 380 p. (Il comporte le Journal de Voyage de Dieppe à l’île de
Sumatra de Jean Parmentier écrit par Crignon) Téléchargeable avec
Gallica.
|
Ed. Imprimerie Nationale
1901
GUENIN
(Eugène).- Ango et ses pilotes.- Paris, Imprimerie Nationale,
1901.- 292 p.
Téléchargeable
avec Archive.
Journal de voyage de Jean Parmentier de Dieppe à l’île de
Sumatra en
l’année 1529. - La Rochelle, La Découvrance, 2005.
|

Ed. Seghers 1989
BARRAULT
(Jean-Michel).- le Sacre et la Pensée 1529 : de Dieppe à
Sumatra. Les capitaines-poètes de Jean Ango ouvrent la route des Indes
fabuleuses.- Paris, Seghers, 1989.- 302 p. et Paris, Payot &
Rivages, 1996.- 317 p. (Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs n° 282)
L’ouvrage renferme aussi le « Traité en forme d’exhortation contenant
les merveilles de Dieu et La dignité de l’homme » et le « Chant royal »
de Jean Parmentier ainsi que le poème de Pierre Crignon « Plaincte sur
le trespas de deffunctz Jean et Raoul Parmentier »
|

Ed.Summa Publications 1990
NOTHNAGLE
(John) présentateur.- Pierre Crignon : Poète et navigateur
œuvres en prose et en vers présentées et annotées par John Nothnagle.-
USA, Summa Publications, 1990.- 119 p.
(Navigation de Jean et Raoul Parmentier pp.11-53)
|

Ed. Payot 1996
|

Ed. L'Ancre de Marine 2005
MABIRE
(Jean).- Grands Marins Normands.- Louviers, L’Ancre de Marine,
2005.- 276 p. Ill
(Jean Parmentier pp. 67 - 90)
|
|