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Tempête
en mer de Chine ©
Un récit de mer de Georges TANNEAU
Le
jeudi 1er
septembre, nous avions quitté le port de Dairen1
aux alentours de 16
heures pour descendre vers le sud-ouest, en passant devant
Port-Arthur2, pour nous engager vers 18 heures
dans le chenal
de Liau Ti Shan qui s'ouvre à l'ouest sur le bassin de la mer Jaune
occidentale auquel les cartes de marine donnent encore le nom de
"Pohai" ou "Pe-Tchi-Li". Notre destination était Hsinkang, le port de
Tien-Sin et de Pékin.
En Mandchourie et dans la province du Hebei, ces contrées du nord de la
Chine, les températures entre les saisons sont nettement plus
contrastées que dans nos régions. Ici, sur l'ensemble de ces rivages,
il n'y a presque pas de demi-saison et la chute soudaine des
températures de plusieurs dizaines de degrés peut faire passer
brusquement de l'été à l'hiver en une seule nuit.
Ce
soir-là, les
vents, après avoir hésité un long moment à choisir un cap et une
allure,
se mirent d'un seul coup au nord avec force et discipline. Un nuage
épais et noir s'étira alors comme un panache à l'horizon. On aurait dit
l'encre que rejetait un énorme calmar pour masquer sa fuite à travers
l'espace.
Notre navire était
arrivé à une trentaine de milles au sud de la
presqu'île du Kouang Tong, qui surplombe l'un des pertuis donnant accès
au golfe du Pohai, lorsqu'une sorte d'ouragan, accouru des solitudes
glacées de la toundra, nous tomba brusquement dessus.
Les rafales se
succédèrent alors comme de terribles coups de cravache
et chassèrent des cumulus qui, gonflés comme des éponges, s'étaient
attardés à laver le brillant des étoiles et la face de la Lune.
Il devait être environ
20 heures. Des souffles robustes commencèrent
par carder énergiquement la peau du ciel en repoussant toute sa bourre
tontisse en lambeaux de nuages de laine sale comme de l'étoupe. Mais
cela ne dura pas. L'encre échappée de l'horizon, finissant par
s'étaler, se transforma progressivement en nuit épaisse et arriva
rapidement à travers nos sabords et au-dessus de nos têtes. Elle
refoulait devant elle un reste de troupeau de nuages affolés,
éparpillés, aux sabots roulant le tonnerre et aux naseaux crachant des
éclairs.
Il faisait vif et
coupant. La bise piaulait dans la mâture et le long
des drisses. Elle nous coupait le souffle, nous blessait les mains,
nous mordait le visage, nous brûlait les lèvres et les paupières.
La nuit se peupla de
bruits sinistres: des éclatements, des coups sourds, des rumeurs
d'avalanches. Tout le navire fut agité de soubresauts, de vibrations et
de convulsions hystériques. Sa carcasse grinça et geignit de toutes ses
tôles. Il souffrait comme un supplicié que l'on tourmente, mais il
résistait et s'arc-boutait contre la douleur...
Cette furie de temps dura toute la nuit et,
lorsque le soleil pâle se leva à l'horizon, les batayoles3
jouaient
encore leur complainte d'une voix d'orgue. En ce premier jour du mois
de septembre, nous venions de plonger dans l'hiver. La mer, devenue
grise, s'était mise à faire des rais avec des creux marbrés et striés
d'émeraude. Elle moutonnait à l'infini. La coque fendait des masses
d'eau effervescente. Ça bouillonnait de partout. Cela faisait un clapot
incroyable, en dents de scie. Des vagues démentielles se poursuivaient,
se rattrapaient. Et nous avancions cahin-caha, ballotés de tous bords
dans cette marmite de sorcière.

Photo Georges Tanneau
Les Mandchous racontent qu'un dragon descend
parfois du nord pour étaler son corps massif et ses ailes noires sur la
mer. Et ce dragon venait de nous rejoindre. Il s'était mis aussitôt à
serpenter en creusant la houle et en donnant des coups de queue à tout
défoncer. Toute la surface du golfe était pleine de grimaces haineuses.
Elle venait de recevoir de plein fouet le souffle de la bête en furie
qui transformait les vagues en crachats, en brume salée. Et
les lames toutes fumantes d'embruns s'écrasaient contre les pavois4.
Le vent emportait des mouettes comme
des lambeaux d'écume arrachés à la crête des vagues. Les oiseaux blancs
plongeaient, planaient entre les collines qui s'abaissaient et se
soulevaient. Le vent les reprenait, les retournait, les désarticulait
ailes par-dessus tête et les projetait à la verticale vers les
profondeurs du ciel où ils se perdaient...
Nous dûmes
attendre patiemment la fin de cette tempête avant de pouvoir gagner un
mouillage sur rade de Hsinkang, sous le regard protecteur d'un
bateau-feu, près de
l'embouchure du Haï-Ho ou fleuve du nord. Là, dans cette mer
intérieure du golfe de Pohai, toutes les tempêtes, aussi terribles
soient-elles, disparaissent aussi vite qu'elles se forment. Ainsi donc,
dans le début de l'après-midi du 2 septembre, les flots avaient-ils
retrouvé un peu de leur nonchalance et ils finirent par ressembler en
soirée à ces eaux plates des bassins sur lesquelles on voit flotter
toutes sortes de débris et de détritus parmi les larges traînées
d'huile brune échappées des coques des navires.
-1-
Dairen ou Dalian est le plus grand port de la Chine du nord.
Cette ville de 6 millions d'habitants est jumelée à celle du Havre.
-2-
Port-Arthur, dans l'agglomération de Dalian, s'appelle
aujourd'hui Lüshunkou. Cette base militaire est située à l'extrémité
de la péninsule
du Liaodong, au nord de la mer Jaune.
-3-
Les batayoles sont les montants des rambardes. Elles peuvent
être
mobiles, comme celles des échelles de coupée, ou fixes comme celles des
bastingages.

-4- Le pavois
est la partie du bordage d'un navire située au-dessus du pont pour le
défendre de la mer.
Georges
TANNEAU
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