
RECITS
2010
Lettres de
Jean-François Le Hir
1-
Hong-Kong, 22 août 1864.
2-
Mort à bord. 23 juillet 1877.
3- Valparaiso,
le 28 février
1878.
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Valparaiso, le 28 février
1878.©
Une
nouvelle de Madame de K.
***

Le
port de Valparaiso à cette époque.
Le
28 février 1878,alors que nous étions depuis presque deux mois
dans le
port de Valparaiso au Chili, à 4h du soir, le boulanger, en allant
prendre du biscuit à la soute, aperçoit le nommé Lohou, matelot de 3ème
classe, pendu avec sa cravate à l'entrée de la soute. On présumait que
la mort remontait à 2h environ.
Quand nous avons embarqué, en octobre 1876, à bord de la frégate la
Magicienne pour une campagne dans l'océan Pacifique, je laissais sur le
quai ma femme et nos deux enfants, notre fille qui tenait à peine
debout, et notre fils, encore à la mamelle.
Parmi les marins qui franchissaient la coupée, j'avais repéré ce Lohou,
un garçon frêle et timide à l'air halluciné qui me rappelait mon
premier embarquement. Comme moi, sans doute, ce mousse avait le jabot
gonflé d'orgueil et une trouille immense qui lui rongeait les tripes.
Comme moi à l'époque, il a ressenti un vertige quand la Magicienne est
sortie de la rade de Brest. Comme moi, il a dû passer sa première nuit
blanche, le cœur vaguement barbouillé d'être bercé par la houle dans
son hamac, à imaginer les ports d'Amérique, les sauvages vêtus
seulement de plumes sur la tête et le bateau gîtant sous les grains du
cap Horn. J'avais remarqué ce gars mais je ne lui avais jamais parlé.
Nos regards ont bien dû se croiser, nos mains ont bien dû se frôler
lors des chargements de vivres dans les ports d'Amérique du sud, mais
je ne faisais pas plus que ça attention à lui ; nous n'étions pas de la
même génération : avec mes trente-trois ans, je faisais partie des
anciens, lui était un gamin à peine dégrossi.
Une nuit, nous étions à San Francisco, en juin 1877, j'étais assis sur
le pont, je ne pouvais pas dormir. Je ne voulais pas penser. Je
regardais mes pieds nus posés sur le bois du pont sous la lumière
blafarde de la lune, comme deux coquillages monstrueux. Je venais
d'apprendre par une lettre de ma chère femme la douloureuse nouvelle de
la mort de mon cher fils Jean-François Le Hir. Ce bout de moi
braillant, pissant et chiant que j'avais laissé en embarquant, mais que
j'avais fait grandir dans mes pensées. J'avais même été plus vite que
la musique. Je le voyais déjà galopant dans les rues de Lambé avec une
volée de gamins débraillés ; je le voyais dans l'église, le jour de sa
communion, la mêche rebelle collée sur son crâne par un peu de salive
crachée dans sa main ; je le voyais s'endormant le soir à table, sa
tête posée sur ses bras, fatigué d'une journée bien remplie d'aventures
extraordinaires comme le sont les journées des enfants.
Le marin Lohou surgit dans le coin de mon champ de vision et vint
s'asseoir près de moi.
- Je sais pour ton fils, dit-il dans un souffle.
Ce genre de nouvelle fait vite le tour d'un équipage.
- Je suis triste pour toi, ajouta-t-il.
Et nous restâmes ainsi, sans parler, pendant de longues minutes.
Je lui demandai :
- Tu es d'où, toi ?
Parce que, évidemment, nos pensées à tous les deux étaient revenues
chez nous. Moi, mes pensées étaient assises dans la cuisine, près de ma
femme qui avait déjà sans doute fait son deuil de cet enfant, puisque
sa lettre avait mis de longues semaines à parvenir jusqu'à moi. Je
voulais ne plus penser à la Marie-Jo seule dans la clarté de la lampe,
m'attendant en soupirant ; je voulais m'imaginer son chez lui pour
changer.
- Je suis de Saint-Marc.
Saint-Marc, c'est le quartier des marins : les garçons n'ont qu'à
suivre la pente naturelle du terrain et dérabouler directement dans la
rade de Brest pour s'engager dans la Royale. Sa mère, la Katell Lohou,
était marchande de poisson au marché de Saint-Marc. Tous les jours elle
se levait avant l'aube pour aller chercher de lourds paniers au port de
Brest et les remontait pour les vendre. Un jour, elle n'a plus pu se
lever, cassée par de trop lourdes charges. Son fils aîné, le
Jean-Marie, s'est engagé dans la Marine pour que ses frères et sœurs ne
meurent pas de faim.
- Mais je ne suis pas fait pour cette vie, j'en crève ! Je veux rentrer
à Brest. Je ferais n'importe quoi pour gagner ma vie, n'importe quoi
mais pas marin !
- Tu sais, marin ou autre chose, la vie est dure à gagner pour les gars
comme nous !
Je me sentais soudain proche de ce garçon qui était né à quelques
kilomètres de chez moi et qui venait, comme ça, spontanément, partager
ma peine. Ce "nous" en parlant de lui et moi m'aurait paru incongru il
y a quelques heures à peine. Mais là, sous cette lune américaine,
étrangers et déracinés, nous étions comme des frères, ou comme père et
fils plutôt. Il dut sentir ce que ce "nous" contenait de sympathie et
l'air entre nous devint soudain plus tiède et plus doux.
- La vie est dure, sans doute, mais elle serait moins dure à décharger
le poisson sur le port de Brest.
Il resta encore de longues minutes sans parler, mais j'attendais la
suite, car je sentais bien qu'il avait envie de se confier davantage,
que peut-être le dialogue avec un esprit désincarné dans le
confessionnal lui manquait. C'est pourquoi je ne disais rien et ne le
regardais pas, continuant de fixer devant moi mes pieds aux reflets de
cadavre.
- C'est ce quartier-maître Abgrall, je ne peux plus le supporter ! Je
peux plus... Je peux plus supporter ses mains sur moi !
Loïc Abgrall était un grand bonhomme parlant et riant fort qui
terrorisait les jeunes mousses et n'entretenait guère de bonnes
relations avec les autres marins. Il était colérique et batailleur,
plus d'une fois il était rentré d'un quartier libre dans un port avec
un œil au beurre noir ou des lèvres tuméfiées.
- Tu sais, s'il te brusque ou te bouscule de temps en temps, faut pas
s'en offusquer. Les chefaillons passent leur rogne sur le menu fretin,
c'est comme ça, c'est dans l'ordre des choses.
- Ce n'est pas qu'il me brusque, c'est que...
Et là, sa voix s'est étranglée dans un couinement que j'aurais dû
trouver ridicule mais qui m'a fait grossir une boule dans la gorge qui
m'empêchait de déglutir. Je sentais ses épaules tressauter et son
souffle se saccader, et j'ai réalisé qu'il pleurait.
- Il use de moi comme de sa femme, réussit-il à expulser, et la honte
de ça donne une odeur de pourri à l'air que je respire.
Il n'y avait rien à répondre à ça, évidemment. J'avais eu envie de le
pendre dans mes bras, comme j'aurais pris mon fils étranglé d'un gros
chagrin à la mort de son chien, mais je sentais bien qu'après ce qu'il
venait de me dire ça n'était pas une chose à faire. Nous sommes restés
longtemps assis côte à côte, épaule contre épaule, sa respiration s'est
peu à peu calmée et je sentais son corps se détendre. Nous avons admiré
le trait gris qui commençait à souligner les bâtiments du port vers
l'orient. Il serait bientôt l'heure de prendre mon quart. Je dormirais
mieux une autre fois.
Dans les semaines qui suivirent, nous ne nous sommes plus parlé, lui
parce qu'il avait honte sans doute de s'être laissé aller à pleurer
devant moi, et moi parce que j'avais honte pour lui d'avoir assisté à
ses pleurs, et honte pour moi d'avoir été si ému. Et puis nous n'étions
pas dans les mêmes équipes de quart, ce qui ne favorisait pas les
rencontres. J'aimais toutefois le croiser au détour d'une manœuvre ou
au carré, lui sourire, contempler entre nous cette complicité un peu
honteuse mais qui réchauffe.
Nous avions repris la route du retour. Tout l'équipage semblait tendu
vers cet horizon : rentrer. Ce n'était plus l'exaltation et le rêve du
départ, c'était l'impatience et la fébrilité du retour, qui vers sa
mère, qui vers sa femme, mais tous vers un seuil de pierre usé par les
va-et-vient de ses ancêtres et vers un rameau de buis passé dans un
crucifix accroché au-dessus d'un couvre-lit blanc.
Nous avions pris la route du retour, et la mort du jeune Jean-Marie
Lohou m'a cueilli comme un coup de poing sous le sternum. Je savais que
j'allais rentrer au port avec sur mon cœur le poids double de mon fils
mort que je ne verrai jamais grandir et du jeune Lohou que je n'avais
pas su empêcher de mourir.
Madame de K.
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